|
Librairie Lucioles
13-15 place du Palais 38200 Vienne Tél : 04 74 85 53 08 Fax : 04 74 85 27 52 ![]() Sur un auteur
Aharon Appelfeld
Les forêts silencieuses de la mémoire
Depuis plus de cinquante ans, Aharon Appelfeld explore le déracinement des êtres et l’étrangeté au monde. Considéré souvent, à tort, comme l’écrivain de la Shoah, il touche la part d’exilé contenue en chacun de nous. S’il est vrai qu’il a entrepris, à partir de sa propre expérience, de reconstruire le puzzle d’une mémoire éclatée, et d’ écrire, comme il le dit, la saga de la tristesse juive, s’il tente, à sa manière, de dire l’indicible, Aharon Appelfeld parvient aussi à atteindre une dimension biblique et universelle. Son art du silence et du non-dit réunit l’observation du quotidien et la quête métaphysique. Un art subtil excluant le pathos, qui fait souvent penser à l’univers de Franz Kafka.
Ce monde n’est rien d’autre qu’un battement de paupières , dit un personnage de « Floraison sauvage »… Tout Appelfeld est dans ce regard lucide et apaisée sur l’humaine condition.
dossier rédigé par Pierre Domeyne
ERRANCES
Aharon Appelfeld est né en 1932, à quelques rues de distance du grand poète Paul Celan, dans la ville de Czernowitz, au nord de la Bucovine, région des Carpathes faisant jadis partie de l’empire austro-hongrois, aujourd’hui éclatée entre l’Ukraine et la Roumanie. Le nord de la Bucovine fut annexé en juin 1940 par l’URSS, avant d’être occupé par la coalition roumaine en 1941. Les nombreux juifs furent alors exécutés ou déportés.
Son enfance est heureuse, entre ses parents, des intellectuels juifs « assimilés » et ses grands-parents, juifs pratiquants…
Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n'est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts sombres et humides des Carpates. D'autres fois il me semble qu'elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu'à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m'endorme.
![]()
A huit ans, après la mort de sa mère assassinée par les nazis, c’est l’exil du ghetto puis la longue marche à travers l’Ukraine jusqu’au camp de Transnitrie, en Moldavie. Séparé de son père, il parvient à s’échapper du camp…
Après mon évasion du camp, j’ai vécu dans la forêt, seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées. J’étais blond et je pouvais facilement passer pour un petit ukrainien. Je me taisais, je n’avais plus de langue.
Après un passage dans un camp pour personnes déplacées en Italie, Aharon Appelfeld se retrouve à treize ans cuisinier de campagne de l’armée soviétique… En 1946, il arrive enfin en Palestine, dans un camp de réfugiés emplis d’orphelins, de juifs venus de toute l’Europe. Il est devenu un enfant sauvage, un enfant muet. Il est saisi par la foi qui unit tous ces gens, la foi de gens non religieux. Suivront les écoles agricoles d’El Neheim et Nehalal, l’université hébraïque de Jérusalem, la découverte de la littérature yiddish, de Samuel Agnon et de l’hébreu littéraire. qui, peu à peu, deviendra sa langue, celle de son écriture.
Aujourd’hui Aharon Appelfeld vit dans la banlieue de Jérusalem. Il écrit et enseigne.
LANGUES, MEMOIRE, RACINES
Quelle est la langue maternelle ? Je ne sais pas répondre. Est-ce la langue de la maison, la langue de mes premiers mots, ou l’autre langue, celle de la rue, de l’école,ou la langue que j’ai appris à lire et à écrire ?
Arrivé en Israël avec pour tout bagage l’horreur et la solitude, Appelfeld n’a plus de langue… Tout se mêle dans sa tête d’enfant : le yiddish, l’ukrainien, le russe, l’allemand… Il devient quasiment muet, ne sait ni lire, ni écrire. L’hébreu, langue sacrée, langue de prière devenue langue du quotidien en Israël, il l’apprend avec peine, mais c’est grâce à cette langue de l’exil qu’il pourra affronter son propre exil.
Dès lors il s’immerge dans les eaux originelles de cette judéité, dont il dit qu’elle est inscrite dans son corps de créature traquée. C’est ce qu’il tente de retrouver par la langue et l’écriture.
Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur.
SHOAH
C’est l’holocauste qui m’a fait devenir juif. C’est lui qui m’a fait prendre conscience de ma judéité.
Pourtant Aharon Appelfeld se refuse à cette étiquette d’ écrivain de la Shoah, tout comme Imre Kertész : Je n’écris pas sur l’holocauste mais sur la grande solitude des juifs depuis plus de deux cents ans. J’écris sur les juifs et les non-juifs… Je ne prétends pas comprendre toute la souffrance de la Shoah. J’écris sur moi comme être humain, j’essaie de trouver qui je suis, et il se trouve que l’holocauste fut toute mon enfance, que j’y ai commencé mon parcours…
Appelfeld choisit donc de ne pas se taire, contrairement à l’affirmation d’Adorno selon laquelle écrire de la poésie après Auschwitz serait barbare. Il refuse de décrire les atrocités de manière frontale, sauf dans quelques séquences d’Histoire d’une vie. Katerina, Tzili ou La chambre de Mariana évoquent sa propre expérience. Le processus de déportation est décrit indirectement dans Badenheim 1939, la mémoire de ces événements est souterraine dans les autres livres.
Sur l’ECRITURE
J’essaie d’écrire en étant concret, de réduire au minimum les descriptions et l’expression des sentiments, d’utiliser des mots qui ont le pouvoir de faire surgir une image ou une musique…
L’écriture ne me pousse pas à écrire sur mon quotidien, mes liens sociaux ou politiques. Je pars à la recherche d’une musique qui me conduira vers les visions de mon enfance qui me purifient et me permettent de prendre conscience d’autres pans de ma vie. La musique est mon guide. (Le Monde, Mars 2008) Samuel Agnon et Paul Celan furent deux maîtres pour Aharon Appelfeld
La vie est simple pour ceux qui ne cherchent pas à comprendre, soit parce qu’ils sont très naïfs, soit parce qu’ils sont très intelligents… Mais ceux qui ne sont ni assez naïfs ni assez intelligents, ne trouvent aucune réponse à leurs questions.
Samuel Agnon (1888-1970)
S'il venait,
venait un homme, venait un homme, au monde, aujourd'hui, avec la barbe de clarté des patriarches : il devrait, s'il parlait de ce temps, il devrait bégayer seulement, bégayer, toutoutoujours bégayer. Paul Celan (1920-1970)
Œuvres d’Appelfeld traduites en français :
AU PAYS DES ROSEAUX
Roman, Ed.Belfond, 1993 Une carriole emmène une mère et son fils par les routes de Bucovine jusqu’au village natal de la jeune femme. Voyage mais aussi quête initiatique des racines judaïques. L’IMMORTEL BARTFUSS Roman, trad. par Sylvie Cohen, éd. Gallimard, 1993, et aussi Points poche. Bartfuss est immortel… Evadé des camps de la mort, il s’est caché dans les forêts voisines puis sur la côte italienne avant de s’embarquer pour Israël. Il a survécu à cinquante balles dans le corps, mais aujourd’hui, à l’orée de la soixantaine, ce roi Lear persécuté par sa famille peine à se forger une nouvelle existence. TZILI Roman, trad. Par Arlette Pierrot, Ed. Seuil, 2004, Points poche. Dernière enfant d’une famille juive d’Europe centrale, Tzili est une fillette souffreteuse, considérée comme attardée. Quand la guerre éclate, toute la famille s’enfuit du village, sauf Tzili qui doit garder la maison. Obligée de fuir pour échapper au massacre, elle commence alors une longue errance de trois ans… LE TEMPS DES PRODIGES Roman, trad. Arlette Pierrot, éd. Seuil, 2004 ; et Points poche. Fils d’un intellectuel juif viennois « assimilé », ami de Zweig et admirateur de Kafka, le narrateur installé en Israël, retrace la vie de son père « comme une blessure qui ne cicatrise pas ». Critique féroce de ce « nid de guêpe de la petite bourgeoisie juive » et de l’antisémitisme à usage interne, le livre évoque une apocalypse joyeuse. L’AMOUR SOUDAIN Roman, trad. par Valérie Zenatti, éd. L’Olivier, 2004, Points poche, 2006. Le capitaine Ernest Blumenfeld, ancien soldat de l’armée rouge devenu écrivain, s’interroge sur le sens de son existence, sur son parcours de jeune communiste et sa difficulté à maîtriser la langue et les mots. L’arrivée d’Irena, née dans un camp de réfugiés et héritière des rituels du judaïsme, bouleverse sa vie… HISTOIRE D’UNE VIE Roman, trad. par Valérie Zenatti, éd. L’Olivier, 2004 ; Points poche, 2008. Comment un enfant qui a tout perdu peut-il survivre seul, pendant plusieurs années, dans les forêts ukrainiennes ? Aharon Appelfeld a dix ans lorsqu’il s’échappe du camp. Sa longue errance le conduira, quatre ans plus tard, en Palestine. Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprend une nouvelle langue qu’il utilisera pour relier les différentes strates de sa vie à leurs racines perdues. Dans ces « mémoires d’écrivain », selon sa propre expression, où l’imagination supplée aux insuffisances de la mémoire, Appelfeld nous livre quelques clés qui permettent d’accéder à son œuvre. FLORAISON SAUVAGE Roman, trad. par Valérie Zenatti, éd. L’Olivier, 2005 ; Points poche, 2008. Gad et Amalia sont frère et sœur. Ils ont reçu un étrange héritage : ils sont les gardiens d’un cimetière au sommet d’une montagne des Carpates, lieu de pèlerinage où sont enterrés des martyrs juifs d’un pogrom… Pendant la solitude des sombres mois d’hiver, l’alcool et l’évocation de leur enfance les unissent, hors du temps et des lois. Une parabole sur l’innocence perdue. L’HERITAGE NU (Titre original : BEYOND DESPAIR) Essai, trad. par Michel Gribinski, éd. L’Olivier, 2006. Pour Appelfeld, « seul l’art a le pouvoir de sortir la souffrance de l’abîme ». Il s’agit pour lui de faire passer l’expérience atroce de la Shoah de la catégorie de l’histoire à celle de l’art… Dans les trois conférences qui constituent le livre, Appelfeld montre comment, pour les Juifs de la génération de sa génération, l’assimilation avait cessé d’être un but mais un « way of life » hérité de leurs parents… KATERINA Roman, trad. par Sylvie Cohen, Points poche, 2007. De retour dans son village natal d’Ukraine, soixante ans après l’avoir quitté, Katerina, simple paysanne chrétienne, se rappelle le temps où elle servait chez les juifs dans les années précédant la guerre… Elle parviendra à surmonter ses préjugés et à s’ouvrir au monde. BABENHEIM 1939 Roman, trad. par Arlette Pierrot, éd. L’Olivier, 2007. Dans la petite ville de Badenheim, au printemps 1939, les estivants affluent pour le festival de musique et de poésie : impresarios, musiciens, femmes du monde. Tout semble aller pour le mieux lorsque d’inquiétantes marionnettes d’un vague « service sanitaire » se glissent dans le décor d’opérette… LA CHAMBRE DE MARIANA Roman, trad. par Valérie Zenatti, éd. L’Olivier, 2008. Fuyant avec sa mère le ghetto et la menace de la déportation, Hugo, jeune garçon d’une dizaine d’années, est confié à une femme, Mariana, qui travaille dans une maison close. Commence alors pour lui une drôle de vie dans un réduit glacial qu’il ne doit quitter sous aucun prétexte… Appelfeld, qui avait l’âge de Hugo lorsqu’il s’évada du camp de Transnitrie, en 1942, est tout entier dans cette histoire initiatique racontée avec une grande simplicité, sans pathos ni didactisme. A lire également : PARLONS TRAVAIL, entretiens de Philip Roth avec Aharon Appelfeld, Isaac Bashevis Singer, Primo Levi…(Gallimard, 2004) |