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Bain de lune

Littérature française

 
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Bain de lune

Yanick LAHENS
Sabine Wespieser
20 €

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Entretien réalisé par Michel EDO de la librairie Lucioles pour la revue Page des libraires à l'occasion de la sortie de son nouveau roman, Bain de Lune, au éditions Sabine WESPIESER

 

L'énigme d'habiter

 

On plonge dès la première page dans le dernier roman de Yanick Lahens, son bouillonnement de désir et de colère. On croit connaître Haïti, misère, violence et vaudou, mais que savons nous vraiment vu d'ici avec notre regard d'occidental ? Rien. La lecture de bain de lune y remédie, hors des clichés, pour nous emmener dans ces endroits où l'oeil ne va jamais.

 

 

 

La première chose que je me suis demandé après avoir terminé le livre c'est si la forme qu'il a pris, cette fresque familiale qui balaieun siècle était né à la suite directe de la couleur de l'aube ?

 

J’aime beaucoup que la première question soit littéraire. J’ai avant tout tenté de créer un monde. D’entraîner le lecteur dans la ronde de mes obsessions, de mes interrogations. De le tenir par un récit et de ne pas le lâcher. De le dérouter peut-être. Dans La couleur de l’aube j’avais contracté la narration sur vingt-quatre heures alors que dans Bain de lune je traverse un siècle et quatre générations. La contraction convenait au récit de La couleur de l’aube alors qu’une saga ne peut se dérouler que dans l’étirement du temps. Entre les deux romans il y a eu Failles, mon récit autour du tremblement de terre et Guillaume et Nathalie

 

Pourquoi aussi avoir choisi de situer l'histoire si loin de la ville, si loin que les évènements qui secouent le pays n'arrivent que tard aux habitants d'Anse Bleue ?

 

 

Après la ville, je voulais aller vers le monde paysan. Délaissé. Méconnu. La ville est devenue une thématique presqu’obligée. C’est vrai aussi que le monde rural se réduit dans les pays du Sud et avec les mouvements migratoires du Sud vers le Nord, les terres d’accueil ont valorisé la réflexion et la création littéraire sur le passage, l’exil. Politique, économique et ensuite sa transmutation en errance et appartenance multiple, l’entre deux, le carrefour. Des œuvres remarquables ont traité de cette rencontre des mondes et ont renouvelé la problématique de l’identité dans sa conception étroite. Moi j’ai voulu aller vers le monde paysan, de ceux qui ici structurent une façon de voir le monde à partir du religieux, d’organiser l’espace, de concevoir les rapports entre les gens et de le dire en langue créole. Car à côté de l’énigme du retour, il existe aussi celle d’habiter.

J’ai fait beaucoup de visites de lieux. J’ai beaucoup discuté avec des amis, historien, sociologue, anthropologue. J’ai beaucoup lu aussi et écouté encore et encore des émissions où des prêtres et des prêtresses vaudou parlaient et passaient en boucle des chansons. J’ai beaucoup interrogé. Précisément pour creuser l’énigme de la distance. Car la distance sociale en Haiti est une distance culturelle.

 

On dirait que la violence, qui en ville explose spontanément arrive si sourdement ici qu'elle se mêle à d'autres violences d'autres haines, ancestrales celles-là et qu'il devient impossible de les démêler.

Il est toujours compliqué de dire la violence dans un texte qui tourne autour d’Haiti car les mots à la réception du lecteur occidental passent par le prisme des clichés. Oui dans le roman Les violences de la ville finissent par se mêler aux violences rurales. Les violences de la ville sont toujours surdimensionnées par l’œil étranger. Car quand on regarde l’infime nombre de policiers dans une ville qui frôle avec ses faubourgs les trois millions d’habitants, avec des disparités économiques et sans l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il y a très peu de violence. Quant au milieu rural, il est quasiment dépourvu de ces hommes que l’on dit de l’ordre et de la justice dans le sens

d’une organisation occidentale de la société. Il y a une autorégulation qui permet à ces espaces de tenir dans une tranquillité enviable. Je m’évertue toujours dans mes œuvres à ne présenter Haiti ni comme un cauchemar ni comme une carte postale mais comme un lieu ou se déploient la respiration, la palpitation, les joies, les peines, les faiblesses et les grandeurs de l’humaine condition.

 

Ce lien de domination et d'alliances qui unit et déchire les Mesidor et les Lafleur est-il le symbole d'un pays marqué à jamais par son passé esclavagiste ?

Oui c’est une société encore marquée par l’esclavage. Où se perpétue l’éternel dialogue de sourds entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, les Créoles et les Bossales. J’en parle d’abondance dans mon récit Failles autour du tremblement de terre. Car les failles géologiques n’ont fait que mettre en évidence les autres failles, sociales, économiques et politiques. Mais là encore je me demande s’il y a seulement la fatalité comme réponse de ceux qui n’ont pas. Il y a surement une stratégie de survie plus sophistiquée que l‘on croit et qui ne fait pas de l’espoir la seule réponse.

 

Vous avez voulu la scène originelle, comme un coup de foudre, où la femme croit un instant avoir dompté le désir de l'homme par son propre désir. C'est presque la seule scène où l'homme et la femme sont à égalité. Et puis l'homme après avoir pris ce qu'il désire s'en va sans même regarder derrière lui. Telle est la situation des femme en Haïti aujourd'hui ?

 

Je pense que les femmes ont bien plus de pouvoir que vous le dites. Ermancia comme la majorité des femmes en milieu rural maîtrise le commerce donc les finances dans la famille car c’est elle qui va sur les marchés vendre et restent deux à trois jours dans la bourgade ou la ville la plus proche. Elle décide aussi des achats à rapporter de la bourgade. Elle est donc en plus l’élément de liaison des deux mondes. Ermancia et Cilianise sont loin d’être des femmes soumises. Elles jouissent certainement de plus d’autonomie que les femmes des couches moyennes des villes qui sont déjà dans un schéma de domination à l’occidental.

 

Est-ce que l'espoir se situe dun côté d'une confiance retrouvée entre les hommes et les femmes, entre les politiques et le peuple ?

 

 

je n’ai rien à ajouter à ce constat. La question que vous posez est au cœur même du débat de société ici en Haiti. Le seul vrai projet qui tiendra la route, le seul pari à relever. Si à travers cette fresque toute littéraire j’ai pu vous le faire sentir, c’est bien.

 

Après une tempête, un homme découvre le corps d'une jeune femme échouée sur la plage. Elle est brisée et pourtant sa voix va s'élever pour nous raconter comment un siècle d'histoire familiale dans les montagnes d'Haïti l'ont amené là. Cela commence par la rencontre, presque mythologique entre Tertulien Mesidor et Olmène dorival. Leur union charnelle crée un lien entre ces deux familles sans pour autant gommer les terribles ressentiments qui les opposaient. A travers leur histoire et celle de leur descendance, Yanick Lahens nous conte la tragédie d'un village pris entre ses traditions ses croyances et les bouleversements politiques du pays. C'est une histoire de femmes vouées à la volonté des hommes, d'hommes menés par le désir, la vengeance et le pouvoir. L'histoire de ceux qui ont cru aux mirages des bouleversements politiques, aux sirènes de la ville et de l'ailleurs, l'histoire d'une communauté déchirée par des rancoeurs ancestrales et pourtant unie par le profond attachement au sol et aux traditions.