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Drood

Drood

éd. Robert Laffont
Dan SIMMONS
23.5 €

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Dan Simmons est un authentique conteur, ses talents d’écrivain trans-genre tendent tout entier vers cet art de raconter des histoires.

Avec Drood, il met en scène les cinq dernières années de la vie de Charles Dickens, mêlant faits historiques et fiction, références littéraires et réflexions sur l’acte de création. Sous l’œil – et la plume – de son ami et rival, Wilkie Collins.

 

 

 

De l’aveu même de Dan Simmons, l’œuvre littéraire de Charles Dickens ne l’a jamais vraiment passionné. C’est seulement à la lecture de la biographie rédigée par Peter Ackroyd que Dan Simmons s’interroge et se lance dans l’écriture de Drood. Les dernières années de la vie de l’Inimitable - surnom de Charles Dickens – n’étaient que très peu abordée, laissant un sentiment de frustration et de mystère qui ne pouvait que captiver un auteur tel que Dan Simmons…

 

Roman historique, roman de genre, références littéraires, mélange habile de faits avérés et de pure fiction, telles sont les particularités stylistiques à l’œuvre de ce dernier roman, perpétuant par là la veine initiée dès ses débuts. Par exemple, le premier volume du célèbre cycle SF des Cantos d’Hypérion reprend la trame narrative des Contes de Canterbury de Chaucer, Ilium transpose l’Iliade d’Homère dans l’univers du space opera et multiplie les références à H.G.Wells ou Shakespeare tandis que l’esprit d’E.A. Poe plane tout au long des pages de Terreur, qui raconte la survie de l’expédition de Sir Franklin emprisonnée dans les glaces de l’arctique en 1845.

 

Ainsi, Drood fait partager au lecteur les cinq dernières années de la vie Charles Dickens, marquées par un accident de train qui laissera des séquelles psychologiques. Le titre même renvoie à son dernier roman à énigmes, Le mystère d’Edwin Drood, qu’il n’aura pas le temps de terminer avant de mourir en 1870 (affaire qui fit grand bruit à l’époque, plusieurs fins furent publiées, notamment une rédigée par un médium soi-disant « contacté » par l’écrivain décédé !).

Certains aficionados de littérature policière considèrent ce titre comme le première roman de genre « policier » tandis que d’autres le voient plutôt comme un texte inspiré de son ami de longue date Wilkie Collins, auteur des « véritables » origines du genre avec de La dame en blanc ou La pierre de lune.

La grande habilité de Dan Simmons est de bâtir son histoire sur l’ambiguïté de la relation Collins-Dickens - deux amis intimes mais deux auteurs célèbres, sorte de doubles rivaux et jaloux - et de faire de Collins son narrateur. Mais que penser des propos que nous rapporte ce narrateur dévoré par la dépendance au laudanum et sujet aux hallucinations (chaque nuit, Collins doit éviter une femme à la peau verte et aux canines protubérantes qui tente de l’égorger dans l’escalier. Sans parler de ce double installé dans le bureau qui vole encre et papier pour écrire son propre livre…)

 

Mais la dimension fantastique, terrifique, s’incarne véritablement dans le personnage que Dickens rencontre parmi les survivants de l’accident de train : un homme étrange nommé Drood, à la blancheur cadavérique et au nez tronqué, vivant dans les galeries souterraines de la« ville-d’en-bas ». Cette figure fantomatique serait détentrice d’un puissant pouvoir hypnotique : Dickens est-il manipulé ? Le premier sentiment de Collins est de protéger son ami mais l’impression d’être lui aussi au cœur d’une manipulation plus vaste prend le dessus. A moins que ce soit ses propres fantômes - angoisse du créateur, jalousie - qui tentent de prendre le pouvoir…

Dan Simmons est un réinventeur de mythes. Il s’approprie les paraboles et les thèmes qui forment notre culture littéraire, notre imaginaire collectif, pour continuer à les transmettre. Il affectionne les recoins sombres et se fait un plaisir de les éclairer à sa manière.
N’est-ce pas là une définition du mot « auteur » ?

 

 

Renaud Junillon