Librairie Lucioles
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 Erri De Luca

Erri De Luca

Ossip Mandelstam, évoquant son séjour sur les rives du lac Sevan dans son Voyage en Arménie, remarquait que sur une île tout le monde « baisse légèrement la voix et est un peu plus attentif aux autres que sur la grande terre avec ses vastes chemins et sa liberté négative ».
Ces propos du poète russe me sont revenus en mémoire à la lecture d’un petit volume d’Erri de Luca encore inédit en français et dans lequel il évoque ce que les îles au large de Naples ont représenté pour lui dès son enfance.
 
 
À certains égards, on pourrait comparer chaque livre d’Erri de Luca à une île.
La poétique de cet écrivain vise au resserrement de la parole plutôt qu’à son déploiement continental. Dans les rayons de la bibliothèque comme dans la mémoire du lecteur, l’œuvre d’Erri de Luca forme un archipel d’ouvrages parfois très minces où la lumineuse concision de l’écriture semble émaner d’une intense attention au monde et s’ouvrir à l’ampleur silencieuse des horizons.
Erri de Luca entend se garder de toute prolixité, de tout mot inutile, pour dessiner les êtres et les choses avec netteté et saisir des saveurs exactes et des contours précis, qu’il s’agisse du monde extérieur ou de la sphère intérieure des affects et des pensées. Il y a chez cet écrivain une densité presque aphoristique du trait. La qualité de son écriture est très remarquable en ce qu’elle sait également tirer parti de ce qui est simplement suggéré ou de ce qui agit en restant dans l’ombre de phrases que l’on croyait pourtant sans ombre.
 

L’économie de l’écriture, chez Erri de Luca, n’est pas sécheresse mais concentration d’énergie.
Qu’il évoque la Naples de son enfance, la condition des émigrés en Italie, l’Argentine sous la dictature ou Belgrade sous les bombes, qu’il parte d’une réflexion sur un vers de Dante ou sur un mot hébreu de l’Ancien Testament, qu’il médite sur une ascension en montagne, sur la notion de virilité ou la notion de patrie, il le fait sans gaspiller de mots. Son verbe est intense et limpide. Il s’attache toujours à voir les choses de plus près, jamais de trop haut. C’est la pensée qui prend ici de la hauteur, et non pas le regard. L’élévation de l’esprit va de pair avec un ferme ancrage du corps et des sens sur le sol terrestre, à hauteur d’homme.
 

« Je suis un homme de l’Ancien Testament, j’ai seulement été prêté à ce siècle », dit Erri de Luca.
Il a fait de la lecture de l’Ancien Testament un exercice matinal, quotidien, assidu. Il a pour cela appris l’hébreu en autodidacte. Dans leur densité, dit-il, les versets bibliques sont comme un noyau d’olive que l’on garde en bouche et que l’on mâchonne sans le briser pour en tirer toute la saveur. Ses commentaires et méditations d’un verset ou d’un simple mot de l’Ancien Testament peuvent s’appuyer sur les ressources de la philologie et de l’exégèse sans pour autant se limiter à des propos de philologue ou d’exégète. Ce que nous offre un livre comme Noyau d’olive, c’est une lecture qui se veut à la fois rigoureuse et libre, celle d’un homme et d’un poète qui ne se rattache à aucune Église. Dans la lecture de la Bible, Erri de Luca puise une énergie dont il charge sa vie et son écriture. Ce qu’il nous transmet, c’est d’abord cette énergie qui ouvre l’horizon ardent du sens.
 

Militant d’extrême gauche dans les années soixante-dix, puis ouvrier dans l’industrie automobile, magasinier à l’aéroport de Catane, maçon sur des chantiers en Italie, en France et en Afrique, conducteur de convois humanitaires en Bosnie, alpiniste émérite, Erri de Luca a du monde et des hommes une expérience riche, multiple. Une expérience rebelle aussi, celle d’un contemporain qui s’implique dans l’époque sans y adhérer, comme s’il était simultanément contemporain du lointain des âges. L’attention au temps présent n’oblitère pas chez cet écrivain l’espace de l’immémorial. Dans une époque qui accorde peu d’attention à l’œuvre des poètes, il nous rappelle que si la poésie ne sauve pas le monde, elle n’en a pas moins le pouvoir de « sauver nos oreilles » par les ressources de sa parole autant que par son aptitude à nous faire don de silence.
 

Dans Le Contraire de un, livre composé d’une douzaine de brefs récits, un poème figure en ouverture. Un poème tendu entre naissance et mort, qui se déploie sur le double registre de l’intime et de l’universel, de la biographie et de la cosmogonie. Placé au seuil du livre, ce poème a pour effet de situer les récits autobiographiques à une altitude où leur résonance dépasse la stricte dimension de l’ego. Comme souvent chez Erri de Luca, les récits du Contraire de un sont en effet ancrés dans un moment vécu, ils actualisent des instants dont la substance et la tension morale gardent une fraîcheur intacte.
 

Il est significatif que le premier récit de ce livre, « Fièvres de février », évoque un épisode où l’auteur, parti travailler en Afrique noire, contracte une fièvre qui l’anéantit et le révèle paradoxalement à lui-même en le réduisant à néant. Sortir de cet état d’extrême faiblesse sera comme une nouvelle naissance. Les trois dernières nouvelles du recueil se passent en haute montagne : randonnées, escalades, mais surtout rencontres de la vie et de la mort, histoires de sauvetages, rixe sanglante au bord de l’abîme…
Dans tous les cas de figure, il s’agit de défis, d’expériences intenses, comme dans « Secours » qui commence par ce bref dialogue entre l’auteur et une jeune femme inconnue, recroquevillée au bord d’un sentier : « — Tu as besoin d’aide ? — J’ai besoin de quelqu’un qui accepte de me tuer. » L’homme conduira jusqu’au sommet la jeune désespérée, comme pour épuiser par cette périlleuse équipée les forces de destruction qui se sont emparées d’elle.
 

Dans les nouvelles, romans et autres proses d’Erri de Luca, on discerne parfois un filigrane initiatique. Le narrateur est-il alors le maître ou le disciple ? Le seul maître véritable n’est-il pas la vie même ? Tout se passe comme si Erri de Luca infusait dans ses « récits vécus » et ses fictions certaines propriétés des contes et des très anciens récits, dans le sens où narration, poésie, philosophie, sagesse forment une unité organique.
Il a évoqué à diverses reprises la manière dont Naples a été pour lui une éducatrice et a modelé son rapport au monde et à autrui. Il a quitté cette ville en 1968, à l’âge de dix-huit ans.
Et c’est par ce mots qu’il a dépeint son départ de fils prodigue, à bord du train qui l’emportait vers le Nord : « Tandis que je me détachais de Naples, la ville s’enfonçait dans ma peau comme ces hameçons qui, blessant le corps, le pénètrent et y voyagent ensuite, inextirpables. »
N’est-ce pas ainsi, également, que les meilleurs livres voyagent en nous ?
 
 
Jean-Baptiste Para est né en 1956. Poète, critique, traducteur d'italien et de russe (il a ainsi traduit en français des œuvres de Giuseppe Conte, Antonio Tabucchi, Camillo Sbarbaro, Alberto Nessi, Vera Pavlova…), il est également rédacteur en chef de la revue Europe et directeur de la collection l'Arpenteur aux éditions Gallimard. Il a animé pendant des années avec André Velter l'émission Poésie sur parole sur France Culture.
Il a publié plusieurs recueils de poésie, des essais et des traductions ainsi que plusieurs poèmes en revue (Neige d’août, le Mâche Laurier, Action Poétique).
Il est lauréat du Prix Nelly Sachs, du Prix Laure Bataillon et du prix Apollinaire en 2006 pour La Faim des ombres (Obsidiane).
 
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