Librairie Lucioles
13-15 place du Palais
38200 Vienne
Tél : 04 74 85 53 08
Fax : 04 74 85 27 52
 Premières lueurs par Michel BAZIN

Premières lueurs par Michel BAZIN

 

PREMIERES LUEURS


 


 

Mercredi 8 septembre 1976. Je retrouve la fébrilité des premières au théâtre .Tout est-il en place ? Les étagères mal dégrossies passées au brou de noix sont maintenant plus ou moins couvertes de livres, les tables récupérées à droite ou à gauche (surtout à gauche !) mettent en avant nos coups de cœur du moment.
Pas de piles ! On n’a guère les moyens d’avoir les livres en plus d’un exemplaire. Beaucoup de livres à plat, un peu partout, en montre comme on dit, pour donner l’illusion de l’abondance, alors que le stock ne doit pas dépasser les 2000 livres dans ce petit espace de trente mètres carrés, une ancienne épicerie d’un quartier un peu à l’écart du centre commerçant de la ville : on n’a pas vraiment les moyens d’acheter un pas-de-porte mieux situé.
Tous comptes faits, faisant de nécessité vertu, on se dit que c’est préférable d’être un peu à l’écart des sentiers -ou plutôt des trottoirs- battus ! Nicole a-t-elle pensé au papier cadeau, du papier kraft bien entendu pour se démarquer des emballages kitch de la plupart des librairies de l’époque ? Au dévidoir de scotch ? Norbert, mon complice de la première heure ne sera là qu’en fin de matinée, après avoir assuré son cours de physique... et ce sera à mon tour de retrouver les 5eme B pour leur première dictée.
Beaucoup de livres politiques : ceux des éditions Maspéro ( « Libres enfants de Summerhill », la bible de l’éducation anti-autoritaire et alternative, les œuvres complètes de Louis Althusser et Che Guevara...), les classiques du marxisme dans les éditions de Pékin en compagnie de l’incontournable « Petit livre rouge » (couverture plastifiée, portrait sépia du grand timonier, calligraphie de Lin Piao, tranchefile et signet en soie rouges bien sûr !), les livres des couples Bourdieu - Passeron et Deleuze - Guattari aux éditions de Minuit, la belle collection « Libertés » de Jean-Jacques Pauvert (où Darien, Gracq et Bloy côtoient Bakounine, Crevel et Marx ).
Les BD de Reiser, Gébé et Cabu aux éditions du Square . Pas question d’avoir Tintin sur nos étagères : trop réac ! Les albums de l’école des loisirs, bien sûr ! (même si on trouve un peu culcul le nom de la maison d’édition !).
A cette époque proposer Sendak, Leo Lionni, Binette Schroeder, Arnold Lobel et même les écologistes Barbapapas est un vrai geste militant. Et nous nous sentons militants jusqu’au fond de l’âme.
Ni Martine ni le club des cinq (qui ont pourtant bercé notre enfance) n’ont droit de cité. Mais les éditions du « Sourire qui mord » » mettent à Lucioles leurs premières dents ! Trente cinq ans plus tard on a du mal à se souvenir de cette effervescence intellectuelle un peu brouillonne et parfois naïve où poussaient comme champignons des collections consacrées à l’antipsychiatrie, à l’écologie ou à un féminisme radical.


 

Il fallait une forte dose d’inconscience pour ouvrir dans une petite ville comme Vienne - en Isère ! – (mais le schéma s’est reproduit dans d’autres petites villes) une librairie « différente » (c’était le terme consacré à l’époque) sans rien connaître de ce métier.
Mais finalement cette inconscience était salubre et, malgré tout, trente cinq ans plus tard il reste quelque chose de cet esprit utopique, de cette volonté de contribuer à l’évolution du monde.
Un grand nombre de ces librairies nées dans les années 70, avec cet esprit militant, ont aujourd’hui disparu... mais Millepages à Vincennes, Ombres Blanches à Toulouse, La Machine à Lire à Bordeaux, Vent d’Ouest à Nantes, Géronimo à Metz, Quai des Brumes à Strasbourg, Folies d’encre à Montreuil.. et tant d’autres contribuent à faire souffler encore un vent de liberté, à faire émerger de nouvelles voix, à donner à lire, dès aujourd’hui, les écrivains de demain...
Les noms de ces librairies sont emblématiques de cet esprit de résistance dont nous avons, aujourd’hui, encore plus qu’hier un besoin vital. Alors qu’il était naturel qu’un librairie portât le nom de son propriétaire, qu’une librairie de province, se transmette de génération en génération...
Le mouvement des librairies différentes prenait, à tous les niveaux, le contre-pied de la librairie traditionnelle : dans son refus, le plus souvent, de la papeterie et du livre scolaire -des secteurs pourtant rentables,dans sa volonté de mettre en lumière des livres de fond, de privilégier une offre véritable plutôt qu’une demande supposée, dans l’esprit collectif qui présidait à la naissance de la plupart d’entre elles...
Et Lucioles, en cet automne 76, ne faisait pas exception à la règle. Le choix du nom avait surgi d’une joyeuse séance de « remue-méninges » au cours de laquelle, le vin aidant, on avait assisté à un feu d’artifice de noms ambitieux ou ridicules, poétiques ou ésotériques, parfois tout cela à la fois : L’oiseau livre, le millefeuilles, l’œil écoute, les yeux fertiles, le livre ouvert, libre livre...


 

On ne peut pas dire que la vitrine soit très attirante : une simple planche inclinée, « Du côté des petites filles », brûlot dénonçant les ravages d’une éducation sexiste et pour faire bonne mesure « Les cinq femmes de Barbargent » et d’autres livres pour enfants féministes en diable, publiés aux éditions des femmes évidemment, une pincée d’ouvrages écologistes et de livres consacrés au combat des Indiens d’Amérique du Nord comme l’emblématique « Enterre mon cœur à Wounded Knee », en compagnie des livres militants des éditions Maspéro et Champ Libre.
Un premier client ! Il a vu de la lumière, il est entré : on est aussi intimidés qu’un élève le jour de l’examen. Grand silence... On joue les affairés ... On voit bien qu’il est surpris de ne pas trouver les repères d’une librairie traditionnelle : où est le rayon régionalisme ? Où sont les livres de Decaux et Castelot ?
Il a jeté un regard distrait sur notre coin jeunesse, ces dix mètres carrés dont nous sommes si fiers. Nicole a fini tard, hier soir de coudre la housse de la banquette en pin que François et Jean-Paul ont fabriquée. On est sûr que les enfants vont l’adopter et qu’ils vont adorer la sorcière en tissu qui se balance au-dessus des étagères.
Et au moment de régler les deux livres de poche qu’il s’est senti obligé d’acheter : où est la caisse ? Dans une boîte à sucre en métal dans l’un des tiroirs de la belle table que les parents de Mireille, ma compagne nous ont prêtée !
Trente cinq ans après, cette table trône au milieu de notre salle de rencontres et d’exposition. Premier encaissement : on retire les fiches de stock cartonnées des livres du client et on additionne les montants au crayon (on n’a pas encore investi dans une calculette : ce sera deux ans plus tard au moment de la calamiteuse Loi Monory instituant le Prix dit Libre !! où il nous faudra faire de savants calculs pour transformer des prix de cession de base en prix publics sans oublier de tenir compte des surremises !).
Mais n’anticipons pas : nous sommes encore sous le régime du « Prix conseillé » .


 

Nous avions profité de nos vacances d’enseignants pour faire le tour des éditeurs et diffuseurs parisiens et il faut bien dire qu’ils nous avaient regardé avec un certain amusement : notre accoutrement et notre dégaine de « baba cools » leur avaient semblé rien moins que professionnels !
Nos lacunes commerciales étaient inversement proportionnelles à nos connaissances culturelles, voire contre culturelles. Il faut cependant reconnaître que de nombreux éditeurs nous ont, malgré tout fait confiance et nous ont ouvert des comptes à des conditions, disons, acceptables !
Notre enthousiasme, notre énergie, notre amour des livres et peut-être notre naïveté balayaient une partie de leurs réticences. Il est vrai qu’à cette époque les contrôleurs de gestion avaient moins de pouvoir qu’aujourd’hui !

 

L’un de nos modèles, c’était « La joie de lire », la mythique librairie que François Maspero avait développée place Saint Séverin à Paris et qui fermait ses portes au moment où nous ouvrions les nôtres.
Comme lui nous voulions, à notre modeste échelle, créer un foyer de résistance et de contre-culture, comme lui nous avions une haute idée de ce que devait être une librairie, comme lui nous refusions de surveiller ceux que nous répugnions à appeler clients, aux risques, comme lui, de se faire voler force livres et revues.
On ne peut que reprendre à notre compte, en toute humilité, ce qu’écrivait François Maspéro dans « Transit et Cie » : « A vingt-trois ans, quand je me suis fait libraire, j’ai habité ma librairie comme on habite une halte de passage pour migrateurs. Migrateurs étaient les livres, avec leurs mots parfois venus de très loin, qui ne se reposaient qu’un moment sur les rayons pour repartir avec les lecteurs. »


 

Les autres libraires de Vienne ne nous avaient pas vraiment pris au sérieux ! Pensez donc ! Ouvrir dans une ville de moins de 30000 habitants une librairie qui ne fasse ni papeterie, ni livre scolaire, ni les best-sellers du moment, quelle utopie !
Et puis c’est bien connu, un commerçant digne de ce nom n’affiche pas ses convictions et doit mettre, comme on dit, son drapeau dans sa poche. Bref, ces doux rêveurs allaient « se planter » rapidement ! Nous n’avions à aucun moment envisagé de faire une étude de marché, convaincus que nous étions que Vienne avait besoin d’une librairie comme la nôtre, qu’il fallait créer un foyer de résistance, forger un outil au service des « forces vives « de la région : comités d’entreprise, maisons de jeunes, foyers socio-éducatifs, mouvements et partis de gauche et surtout d’extrême gauche.
Un fort courant de sympathie entourait la création de la librairie et une nuée de bénévoles nous encourageait de la parole et du geste.
Leur soutien moral et financier nous fut précieux : prêts sans intérêt , avances sur les prochains achats, organisation de ventes à l’extérieur de la librairie, dans des écoles, des associations, « tables » de soutien au profit de collectifs antinucléaires, libertaires, féministes ou les trois à la fois !
Chacun y allait de ses conseils, proposait d’assurer des permanences à la librairie : nous étions tous bénévoles et fiers de l’être. Norbert, Nicole et moi devions parfois canaliser les bonnes volontés parfois envahissantes mais je me souviens surtout qu’on riait beaucoup. Nous découvrions tout sur le tas : la constitution d’un stock (des soirées entières à éplucher des catalogues), la gestion des offices de nouveautés, les aléas du transport, les commandes des « moutons à cinq pattes ».
En 1976, l’informatique n’existait pas et nous avons passé des journées à rédiger au crayon des fiches de stock pour chaque livre avec indication de titre, auteur, éditeur, collection, numéro, distributeur et prix au recto, le nombre d’exemplaires étant indiqué au verso dans les colonnes de mois et d’années. Au moment de la vente ne pas oublier de retirer la fiche de chaque ouvrage !
Chaque soir on fait les comptes en totalisant ces fiches et une à deux fois par semaine je les embarque toutes à la maison : mes enfants se souviennent de la table de la salle à manger encombrée de centaines de ces fiches vertes que je mettais des heures à classer et des coups de fil envoyés sur les répondeurs d’Hachette , de la SODIS, du Seuil , d’Interforum… Ils se souviennent aussi des corvées d’ « effaçage » de fiches : on poussait un peu loin le souci d’économie !!!.
Lorsque les livres arrivaient – une dizaine de jours plus tard – on remettait les fiches dans les livres en notant, toujours au crayon, sur chacune d’elles la quantité reçue. Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans peuvent parfaitement connaître puisque ce n’est qu’en 1993 que la librairie a été informatisée et les fiches de stock sont encore en activité dans quelques librairies en France.

 

Je ne sais pas si la librairie de mon enfance utilisait ce système de gestion du stock ... et je me demande s’il ne se fiait pas la plupart du temps à sa mémoire !
Je me souviens de lui comme si c’était hier : je venais d’entrer en sixième ; la librairie-papeterie Bonche- à l’angle de la place Saint-Maurice, au pied de la cathédrale du même nom .
Je me souviens d’avoir mis beaucoup de temps à y pénétrer, observant dans la vitrine poussièreuse les cartables en cuir, les boites de peinture ou de crayons de couleurs. Mais j’étais littéralement aimanté par la vitrine des livres : livres d’art, gros romans cartonnés, bibles...trésors inaccessibles puisque le fils d’agriculteur (c’était moins péjoratif que fils de paysan) que j’étais n’avait pas d’argent de poche.
Entrer dans une boutique sans rien acheter ne se faisait pas et je devais attendre, supplice de Tantale, pour pouvoir pénétrer dans le saint lieu d’avoir besoin d’une gomme, d’un crayon ou d’un paquet de copies. Dès l’entrée j’étais saisi par l’odeur, mélange indéfinissable de papier, de poussière, de colle, de bois et d’encre, un parfum que j’associais étrangement à celui de la cathédrale où notre père nous conduisait à la messe dominicale. J’entrais à pas lents dans le temple de la littérature en essayant de ne pas faire craquer le parquet aux planches disjointes.
Le plus souvent il n’y avait personne et j’aimais ces instants où j’étais seul au milieu des livres qui montaient à des hauteurs auxquelles seul le libraire pouvait accéder grâce à cette échelle coulissante qui me faisait rêver : j’aimais l’y voir monter d’un pas lourd et cérémonieux comme on monte à l’autel- Monsieur Bonche étant un peu « dur de la feuille » et n’entendant pas toujours le carillon de l’entrée, j’avais parfois le temps de fouiner entre les étagères croulant sous des piles de livres entassés dans un apparent désordre.
Je me risquais à caresser les belles reliures et même à ouvrir ces livres que je ne possèderai jamais. Absorbé dans ma contemplation, je n’avais pas remarqué que le libraire avait surgi de sa réserve :sa blouse grise me rappelait celle de mon instituteur de cours moyen qui m’avait ouvert les portes de la bibliothèque de classe, où ma première prise, avant « Le comte de Monte-Cristo » et « Sans famille » , avait été « Robinson Crusoé », lu en un dimanche :je me souviens que les dernières pages, dans l’état de fébrilité, d’excitation et de fatigue où j’étais, dansaient à la lueur de ma lampe de poche !
Monsieur Bonche me saluait de sa voix bourrue. Intimidé, je balbutiai ma demande. Il m’arrivait aussi d’avoir la chance de pénétrer dans la librairie à un moment d’affluence et je pouvais ainsi à ma guise sortir des rayons les premiers livres de poche : « Les clés du royaume » de Cronin, « Vipère au poing » d’Hervé Bazin, « Des souris et des hommes » , « Koenigsmark » vendus à un franc (nouveau !) mais tout le monde disait cent francs ! Le volume simple, deux le double et trois le triple. « Autant en emporte le vent » avait ainsi le privilège de nécessiter deux volumes triples (numéros 670.71.72 et 673.74.75) tellement épais qu’ils partaient en brioche à la première lecture !