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Les aventures de Lucky Pierre

littérature étrangère

 
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Les aventures de Lucky Pierre

Robert COOVER
Seuil, Fiction et Cie
Traduction : Bernard Hoepffner
25 €

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Dans Les aventures de Lucky Pierre, Robert COOVER pulvérise les règles de la fiction, réfléchit au problème de la réalité et de sa représentation et s’interroge sur le rôle de l’écrivain. Tout cela à travers les tribulations du personnage de Lucky Pierre, icône moustachue aux érections qui feraient pâlir de jalousie le « bandard fou » de Moebius.

Cincity, ville du sexe et des faux-semblants, fête son roi.

Et quoi de plus normal que ce « roi » soit un acteur porno ? Un souverain au sceptre fièrement dressé. Une star à la filmographie hallucinante, un professionnel sérieux et adulé, un homme dont la vie est une phénoménale et incessante partie de jambes en l’air. Lucky Pierre « est la charnalité incarnée […], la consubstantiation des tous les désirs. »

Jusqu’au jour où il ressent le besoin de prendre un peu de recul , ce qui s’avère plus compliqué que prévu.

Il va en vérité prendre conscience qu’il est au coeur d’un vaste ensemble qui le dépasse, prisonnier d’un système dont il est le plus parfait des instruments.

Commence alors une invraisemblable course poursuite à travers les rues glaciales de la ville qui entraîne dans un tourbillon les Extars (groupe de terroristes dénonçant l’injustice du Star système), les Lucky Pierre Sex Maniacs (un fan club de nymphettes), les troupes d’intervention de la Maire (en latex et cuir noir), notre héros et ses amours.

C’est l’hiver et Lucky Pierre court après sa liberté, nu comme un ver, avec pour seul compagnon son pénis malmené. Mais tout cela sous l’œil attentif de la caméra…

Les très cinématographiques « aventures de Lucky Pierre » sont composées de neuf bobines. Chacune de ces bobines/chapitres a pour titre énigmatique le prénom en C d’une femme : avec entre autres, Cléo la réalisatrice prête à tout, Catherine le robot de compagnie, Constance l’Innocence, Clara la doctoresse, Cally l’actrice des débuts qui ne s’exprime que par des répliques de ses films, etc…

Neuf muses. Neuf réalisatrices. Neuf variations autour d’un même thème. Neuf interprétations ou relectures d’une seule et même histoire. Car Lucky Pierre ne s’échappe jamais. Notamment de ses films, qui hantent la ville et les pages : ils sont ce par quoi il se définit et définit son passé et son présent. Il se heurte à sa propre réalité qui n’est qu’un enchevêtrement de séquences. Lucky Pierre n’est qu’un acteur confronté au producteur, il est sans cesse rattrapé, il est celui qu’on dirige, qu’on manipule. Sa fuite elle-même fait partie du scénario. Il n’est roi que devant la caméra.

A la manière de Thomas Pynchon(1) –- Robert COOVER élabore un univers foisonnant, aux multiples pistes et chemins détournés, qui surprend et déroute le lecteur en révèlant une construction narrative accomplie.

Virtuose de la langue, Robert COOVER sait puiser dans une palette stylistique étendue, précise et quasiment poétique, pour décrire cette ville où tout n’est que fantasme, ce monde en éternel mouvement dont les fondements menacent à tout instant de s’effondrer.

A l’image de son écriture, cet univers surréaliste est à la fois hilarant, halluciné, satirique, touchant, ludique.

Mais au delà de cet exercice de style, on devine que l’élément central du livre, c’est la caméra, omniprésente et omnipotente. C’est l’image médiatique et son pouvoir bien sûr, mais c’est surtout le regard, le regard que l’on porte sur l’autre, sur le monde. Nous voilà devant le film de nos propres obsessions, confrontés à l’image de nos envies troubles que l’on refuse d’assumer.

Mais en nous embarquant dans cette histoire érotico-délirante, on devine que l’intrigue n’est qu’un moyen pour Robert COOVER de poser la problématique du réel et du réel fantasmé.

Les aventures de Lucky Pierre sont alors la métaphore de l’acte littéraire en mouvement et de son sens dans un société où domine le divertissement aliénant.

Renaud Junillon
 

(1) Auquel il emprunte le fameux V pour décrire une braguette ouverte, un sexe de femme ou une enseigne de métro.