Langue française

  • La bibliothèque

    Chihoi

    Les lecteurs les plus fidèles se souviennent de Chihoi, auteur hongkongais qu'Atrabile a eu le plaisir de publier il y a quelques années (A l'horizon, Le Train, Détournements). Chihoi, auteur rare et précieux, nous revient aujourd'hui avec La Bibliothèque, un livre où l'on retrouve certains éléments caractéristiques de son travail : un trait doux tout en rondeur et en nuances, des récits poétiques qui se lisent comme des rêves, et un amour assumé pour le fantastique et la métaphore.
    Mais les différentes histoires, interconnectées et enchâssées, qui composent La Bibliothèque ne sont pas que des fables borgesiennes, oniriques et mystérieuses ; ce sont également des récits aux accents politiques, et on devine aisément que les personnages de censeurs et les disparitions énigmatiques qui parsèment le livre sont autant de commentaires et de références à la situation actuelle de Hong Kong, et aux bouleversements que subit sa société.
    Dans le livre de Chihoi, la bibliothèque n'est pas qu'un lieu dédié à la connaissance, feutré et agréable ; c'est un lieu de pouvoir qui abrite bien des secrets, un lieu de manipulation dont on n'est pas sûr de sortir, un endroit où règne aussi l'arbitraire et l'imprévisible. A l'arrivée, La Bibliothèque propose aussi bien une réflexion sur un territoire en pleine mutation qu'une déclaration d'amour au livre, cet objet de savoir et de mémoire, si propice au voyage intérieur.
    "Est-ce là une allégorie de la société hongkongaise dans son ensemble ? On pourra en lisant entre les lignes (ou les cases) retrouver les échos des préoccupations de l'auteur - la disparition, l'oubli de la culture locale, la cession de la ville et de son histoire aux promoteurs immobiliers, l'engloutissement de l'ancienne colonie britannique par Pékin." (Extrait de la préface de Voitachewski).

  • ... en Chine

    Sascha Hommer

    Avec ses 14 millions d'habitants, Chengdu, capitale de la province du Sichuan, est une ville en plein essor, une mégalopole qui s'est développée d'une manière un peu folle, dans tous les sens et toutes les directions. Portée par une forte croissance économique et une certaine propension à la mégalomanie, la ville arbore les tares de ces endroits qui ont grandi trop vite et sans limites : trafic étouffant, pollution, laissés pour compte... Sascha Hommer y a passé plusieurs mois en 2011 et c'est ce temps passé là-bas qui forme la matière première de ... En Chine. Sans jugement, mais avec une certaine candeur et un flegme salvateur, Sascha décrit son quotidien loin de son Allemagne natale, où la quête d'un appartement devient une odyssée absurde et pleine de surprises, et où chaque rencontre, chaque discussion peut potentiellement se transformer en un grand moment d'incompréhension (mutuelle) aux dialogues parfois surréalistes. Pour autant, ...En Chine est moins une critique de la Chine moderne que d'un capitalisme sauvage et ravageur ; porté par un humour pince-sansrire, ...En Chine se lit alors comme un voyage au coeur d'une folie ordinaire et belle et bien universelle.

  • Dévasté

    Julia Gfrörer

    Dans un village ravagé par la maladie règne une ambiance de fin du monde ; comme dans une procession morbide, les habitants défilent, brûlant les cadavres de leurs proches, de leurs parents, de leurs enfants. On croise parfois l'ombre d'un médecin masqué et tout de noir vêtu, dont l'apparition fugace ne peut être porteur de bonnes nouvelles. Violent, torturé, mais pas dénué d'espoir, Dévasté est une plongée sans concession dans une terre ravagée par la maladie et la mort, durant un Moyen Âge obscur où l'homme n'entrevoit le salut quand dans les bras d'un dieu qui semble l'avoir abandonné.
    Julia Gfrörer y suit plus particulièrement les pas d'Agnès, jeune veuve miraculée et prête malgré tout à entretenir une lueur d'espoir et d'amour dans un monde à l'agonie - comme si le réconfort, l'oubli, voire le salut, se cachait dans une étreinte passionnée, qui pourrait être la dernière.
    Ouvertement nourrie d'influences gothiques et romantiques, cette évocation saisissante d'une période sombre et mortifère est portée par un dessin tout en hachures et une prose fine et délicate, dans une ambiance qui confine parfois au fantastique. Dévasté est la première traduction en français d'une auteure américaine dont le travail est, assurément, à suivre.

  • Des morts et des vivants

    Jason

    Que donnerait un film de zombies tourné à l'époque du cinéma muet ? C'est bien à cette q uestion que répond Jason dans Des morts et des vivants.
    Sur le même mode narratif que Dis-moi quelque chose, l'auteur distille une love story désespérée sur fond de morts-vivants mangeurs de chair, le tout traité comme une comédie de Buster Keaton !
    S'il existait un panthéon dédié aux auteurs de bande dessinée, Jason aurait sans doute droit à une statue en or massif; en attendant cet avènement, vous pouvez toujours lire ses livres.

  • Quatre yeux

    Sascha Hommer

    Les éléments sont bien connus, la configuration éprouvée: le mal être adolescent, le bac qui approche, une histoire d'amour peu réciproque, on trébuche, on chute, et puis après... C'est cette période-là que Sascha Hommer a décidé de raconter dans Quatre Yeux, un récit ouvertement autobiographique. Reprenons: Sascha va bientôt passer son bac, il rencontre Julia dont il va tomber fou amoureux... Et les journées s'écoulent, un peu monotones, rythmées par la glande et la fumette. Alors que les choses s'étiolent entre Julia et Sascha, ce dernier fait des rencontres, expérimente, prend du LSD, des champignons, et, peu à peu, alors qu'une lente et inexorable chute s'amorce, va se retrouver insidieusement accompagné d'un nouveau camarade un peu collant, un chien sans yeux et sans nom, chaque jour plus fort, et qui semble, lentement mais sûrement, prendre de plus en plus de décisions à la place de Sascha, jusqu'à voler sa place, se substituer à lui-même...
    C'est avec beaucoup de douceur et de recul que Sascha Hommer démonte les rouages de l'addiction, et raconte cette période de sa vie pas vraiment rose, et en même temps emplie d'expériences, de découvertes et de ces moments forts qui marquent à jamais. Et l'auteur de garder toujours beaucoup de pudeur dans ce qu'il raconte, refusant de s'enfoncer dans le glauque ou de se complaire dans le malsain, donnant à lire quelque chose qui n'est pas un "témoignage" mais, plus simplement, une histoire, une histoire vraie, et touchante.

  • Trame se présente, à première vue, comme un pur thriller, plein de suspens et de rebondissements: un jeune couple, que l'on devine plutôt aisé, s'apprête à s'embarquer pour une soirée de fête dans la maison d'un ami. C'est alors qu'apparaît une étrange créature, un monstre peu ragoûtant armé d'un trident, franchement menaçant et au discours ouvertement anti-bourgeois, voire anti-capitaliste. Et ce n'est que le début, le début d'une nuit qui va rapidement tourner au cauchemar, une véritable virée en enfer, où les rares moments de saluts apparents et d'accalmie débouchent inexorablement vers le pire, et l'horreur. Mais ce n'est pas tout, car l'auteur, histoire de pimenter son intrigue, joue avec le lecteur grâce à un procédé de «flash forward» lui laissant entrevoir partiellement ce qui va arriver... Si le procédé, malin en diable, pourra d'abord désarçonner, une fois accepté par le lecteur-complice, il ne fera alors qu'augmenter la tension inhérente, jusqu'à un final «hors champs» que l'on devine extrême... Trame, le poids d'une tête coupée (aah, ce sous-titre!) fait partie de ces objets difficilement descriptibles (comme on les affectionne tout particulièrement chez Atrabile), allant puiser son inspiration dans plusieurs sources, du comics rentre-dedans aux oeuvres plus politiques. Car Trame est une véritable petite bombe, un cocktail molotov à la recette bien particulière: une bonne dose de genre façon série noire, une autre de critique sociale frontale et intrigante, et une pincée d'expérimentation pour donner à tout ça une saveur vraiment unique, et explosive.

  • C'est avec une belle lucidité et beaucoup de franchise que Kwon Yong-deuk se livre à ses lecteurs dans les huit nouvelles qui composent Des Filles de ma connaissance, et ceci dans ses déboires amoureux comme dans ses nuits de débauches passablement alcoolisées, et souvent bien décevantes. Pour ce faire, il n'a de cesse de métamorphoser son trait, piochant tout d'abord chez des auteurs comme Matt Groening puis évoluant avec assurance dans une esthétique faite d'un noir et blanc d'une grande élégance, et lorgnant du côté de chez Adrian Tomine, mais avec, en filigrane, une voix qui reste toujours la sienne. Comme dans un film de Hong Song-soo, on se croise, on s'aime, on se déchire et on s'engueule, on tergiverse et on refait le monde autour d'une table, et on boit, beaucoup et souvent. Et si désormais les échanges se font plutôt à coup de sms et d'emails que de lettres chères à Choderlos de Laclos, les questionnements et les intrigues restent les mêmes; quête impossible de l'être aimée, petits mensonges, trahisons mesquines, sentiments contradictoires. Car si les coeurs esseulés semblent paradoxalement chaque jour qui passe un peu plus dur à ravir, c'est peut-être que l'homo modernus, malgré tout son savoir et toute la technologie dont il se pare, apparaît comme une créature toujours un peu plus solitaire, et paumée.

  • Barcazza

    Francesco Cattani

    De l'eau à perte de vue, un soleil qui brille et qui brûle, une ou deux barques, des rochers, une maison blanche, comme plantée là au milieu de nulle part. Des enfants qui jouent et qui pleurent, des adultes qui parlent et s'observent, tous ensemble pour un moment, un moment qui se voudrait idyllique. L'atmosphère, chauffée à blanc par un soleil implacable et omniprésent, devient vite irrespirable. La tension sourde qui parcourt et nourrit Barcazza de bout en bout, indissociable de l'astre qui la provoque autant qu'il la représente, enfle jusqu'au point de rupture, ce moment étrange où les certitudes se délitent et où les habitudes font place à la violence. Quand les couples qui hier s'entrelaçaient soudainement se déchirent.
    /> Barcazza fait partie de ces oeuvres étranges, ces oeuvres à l'attrait indicible, où, semble-t-il, rien ne se «passe», mais où, par petites touches, en s'arrêtant sur quelques détails, sur certaines situations, tout est dit, simplement, sans démonstration. Comme dans un film d'Antonioni, le quotidien est vu ici par un prisme déformant, mais si peu, si délicatement, qu'il en émane un sentiment d'étrangeté proprement inexplicable.
    Et puis il y a quelque chose de proprement enivrant dans le trait fin et charmeur de Francesco Cattani, un trait habile que l'on serait prêt à suivre n'importe où. Barcazza est son premier livre.

  • Le train

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    E train, composé d'innombrables wagons, roule sans s'arrêter. De temps à autre, retentissent des haut-parleurs des annonces répétitives: de nouveaux wagons vont venir s'ajouter à ceux déjà présents - amenant avec eux leurs lots de nouveaux passagers. Les voyageurs ne semblent pas se soucier de leurs destinations, se questionnent parfois sur le monde extérieur, remettant même en question son existence. Quelque part, une locomotive doit bien tirer le train, pourtant personne de l'a jamais vue. Les wagons, quand ils n'ont pas été transformés en habitations, sont autant de lieux de divertissement: piste de danse, karaoké, salle de ping-pong, sauna, etc. Pourtant règne ici une étrange ambiance, faite d'abandon et de fatalisme. Dans cet univers clos et en perpétuel mouvement, des gens se croisent, des couples se perdent, avec bien peu de chance de se retrouver.
    Pour son premier récit d'envergure, Chihoi, auteur hongkongais, s'est librement inspiré d'une nouvelle du poète taiwanais Hung Hung. On retrouve ici tout le charme propre aux dessins de Chihoi, au service de la prose d'un écrivain culte de Taipei.
    En fin de volume sera présentée la nouvelle originale de Hung Hung, permettant ainsi une comparaison enrichissante et ludique entre le texte et son adaptation.

  • Woo-Lee et moi

    Heung Ah Sim

    Deux s½urs, Woo-lee et Seon-hwa, sont élevées par leur père, un conducteur de bus vieillissant. La mère, absente depuis longtemps, n'a laissé à ses filles que des souvenirs fantasmés. De déménagement en déménagement, le trio va finalement s'installer dans l'enceinte d'un temple, accueilli par une bonzesse. Les examens approchent, l'adolescence a posé ses marques, c'est l'heure de faire des choix, et les chemins des deux s½urs vont inévitablement se séparer. Comme une Corée à deux visages, prise entre une ultra-modernité dévorante et le respect des traditions, les deux parties de cette fratrie hésitent et se cherchent, coincées entre le respect des coutumes, des valeurs familiales, et une émancipation salvatrice. Sim Heung-ah porte un regard plein de tendresse sur ce petit monde, les deux s½urs, prêtes à franchir la porte de l'âge adulte, le père, qui se démène pour offrir un tant soit peu de confort à ses deux filles, et les voisins, les gens du temple, les amies du lycée, etc. Avec douceur et délicatesse, Sim Heung-ah évoque cette tranche de vie que l'on devine passablement autobiographique; un point de vue féminin qui démonte avec finesse les rouages de la société coréenne.
    Cette jeune auteure, née en 1982, fait partie de la talentueuse génération d'auteurs qui compose le catalogue de l'éditeur coréen Sai comics (Ancco, Kim Su-bak, Park Kun-woong).


  • Ficus

    Isabelle Pralong

    Un récit intimiste composé de petits rien, de non-dits, des doutes et des interrogations qui forment la vie de tous les jours, le tout éclairé par le style cubisto-naïf si caractéristique d'Isabelle Pralong. Grâce à un texte et des réparties qui font souvent mouche, l'auteure décortique les moments les plus banals de notre existence pour en faire ressortir l'angoisse d'un quotidien inéluctable.

  • Tabloïd

    Baladi

    Sans moralisme ni démagogie, Baladi nous propose ici une courte histoire sur l'influence fortuite que peut avoir cette étrange invention de l'homme moderne : la presse people ! Tout commence lorsque l'auteur découvre sur un banc public un exemplaire de « Star People ». La lecture du magazine va d'abord provoquer chez lui une profonde consternation, puis un fou-rire bien naturel, pour enfin aller torturer notre protagoniste au plus profond de son sommeil. C'est alors que vont lui apparaître en rêve les héros de ses lectures dans de bien étranges situations... Un récit onirique et corrosif qui ne risque pas d'avoir un bon article dans « Gala ». Mince.

  • La queue du loup

    Marino Neri

    Elga, jeune orpheline, vit dans un environnement pour le moins austère. Recueillie par un curé et sa bonne, au sein d'une campagne que l'on devine pauvre, elle fréquente un peu Fucsio, enfant turbulent qui travaille, déjà, dans la mine de cuivre. Le filon semble néanmoins sur le point de se tarir. Nous sommes en Italie au début du siècle passé, au tournant d'une époque, et l'on se raccroche, pour trouver l'espoir, à ce que l'on peut : aux contes dits au coin du feu, à la religion et aux superstitions. Elga, elle, est fascinée par cette femme-loup qui habite au fond des bois, femme adultère qui vit désormais seule et loin des regards.
    Sous la tutelle des frères Grimm et de Marguerite Yourcenar, Marino Neri, à coups de pinceau plus suggestifs que descriptifs, réalise un tour de force tout en douceur : évoquer, par petites touches, la vie rude des campagnes au début du XXe siècle, où cultes religieux et rites païens se mélangent encore, tout en s'attachant à ces instants particuliers où une jeune fille voit son corps se transformer pour donner naissance à la femme qu'elle sera bientôt.
    La Queue du Loup n'est donc pas à proprement parler un conte, même s'il en a parfois certains attributs, mais plutôt un récit intimiste aux accents naturalistes, un récit qui fait la part belle à une émotion diffuse, une tristesse lancinante, dense et profonde comme une nuit sans étoile.

  • La mémoire du corps

    Hanjo Kim

    "Famille je vous hais !" Mais encore ?
    Découpé en huit nouvelles qui sont autant de tranches de vies, Kim Hanjo s'est attaché dans La Mémoire du Corps à raconter l'histoire d'une famille coréenne. Se consacrant pour chaque histoire à un ou plusieurs membres de cette communauté (dont certains passent, suivant le chapitre, du premier au second plan et inversement), ces 240 pages denses forment à l'arrivée une mosaïque complexe, touffue, où les liens entre les individus se découvrent au fur et à mesure de la lecture. Obligations, hiérarchie et soumission, envie et frustration, remords, regrets, obsessions, la liste est encore longue de tous ces maux, tellement humains, qui rongent chaque membre de cette tribu. Kim Hanjo décrit à merveille les tourments auxquels chacun doit faire face tout au long de sa vie, faisant de ce livre un portrait de famille à la puissance narrative rare, et à la portée universelle.
    On sort un peu ébranlé de cette oeuvre ambitieuse, riche et parfois âpre.

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