Cheyne

  • Je sais

    Ito Naga

    Pas besoin d'être grand clerc pour constater que, du monde, de soi et des autres, on ne sait pas grand chose. Il n'empêche. Il en est, biologiste, astrophysicien ou écrivain, qui ne désespèrent pas d'en savoir plus. C'est le cas de l'auteur de ce livre. Sa méthode? Celle du scientifique qui s'apparente à celle du poète ou celle du philosophe: un affût intense qui met en examen tout ce qui tombe sous le regard, l'ordinaire, l'infime, l'incident de préférence. Où se vérifie cette loi heureuse: sous chaque observation, mille énigmes nouvelles. C'est ainsi qu'Ito Naga, sur les traces de Joe Brainard («I remember») et de Pérec («Je me souviens»), mais en déplaçant l'enjeu de l'enquête vers le réel immédiat, propose l'inventaire amusé, imprévu, forcément provisoire, de ces données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est: un univers en expansion infinie.

  • Quelques mots sur une page, et la voilà saisie, Lapetitegens, silhouette familière, qui pourtant aussitôt s'échappe pour se recomposer plus loin, avec quelques bribes de sensations d'enfance et beaucoup de malice.
    Isabelle Pinçon, dans ce livre où les mots nous donnent à imaginer bien plus qu'à voir, traque joyeusement ce personnage fragile et fugace. Elle prend garde à ne jamais l'enfermer dans une définition, à toujours lui laisser mille possibilités de s'évader du réel.
    L'écriture croque, cherche, fouille, et nous voilà, lecteurs, à bricoler Lapetitegens à notre image, avec un morceau de laine resté là, avec un dessin au crayon dans la marge, avec une photo retrouvée dans un album.
    Cette petite gens n'est-elle pas le reflet des forces invisibles qui nous animent, et la preuve que toute certitude demeure insaisissable ?

  • Contrairement à ce qu'on serait tenté de croire, il ne s'agit pas ici d'un rapport ethnographique sur le Japon, sa culture, ses moeurs, ses coutumes, mais d'un regard tendre, patient et souvent amusé, ouvert à la poésie de l'infime et du subtil dont les Japonais font leur quotidien.
    L'enchantement que fait partager Ito Naga, l'auteur de "Je sais", ne procède nullement de la démonstration : il naît de l'observation simple, de l'attention gourmande à la surprise de l'instant, dessin d'un geste, forme d'une feuille, lointain déconcertant d'un mot... Ainsi, selon sa manière propre, suggestive et allusive, l'auteur de "Iro mo ka mo, la couleur et le parfum", suscite chez le lecteur un trouble heureux en lui offrant d'atteindre, sous les apparences, le secret que révèle la rencontre avec l'autre.
    Carnet de bord d'un périple amoureux, ce livre restitue l'émotion intime, et comme étonnée d'elle-même, qui nous saisit quand s'ouvre à nous l'inconnu.

  • Je sens

    Ito Naga

    « Je sens n'est pas je sais ».

    « Je sens décrit l'autre moitié du monde ».

    Ainsi commence Je sens, le nouveau livre d'Ito Naga. L'auteur nous invite ici à quitter les certitudes pour plonger dans la profondeur des intuitions. Nous partons avec lui à la découverte de « l'autre moitié du monde ».

    Et pourtant, c'est bien du même monde subtil et précis dont il s'agit, celui de l'auteur de Je sais, ou plus récemment des Petits Vertiges. Là où le scientifique souriait de notre rapport cartésien à ce qui nous entoure, en l'appliquant à l'infiniment petit de nos vies, le poète accepte de plonger en pleine subjectivité. Il laisse libre cours à l'intuition, à l'invisible qui nous façonne, nous guide et nous tient debout.

    Je sens ne contredit pas Je sais. Il lui ouvre un vertigineux champ des possibles.

    M.N.

  • Les petits vertiges

    Ito Naga

    L'art joyeux de Ito Naga, commencé en 2006 avec Je sais, s'enrichit de ces Petits Vertiges : annotations amusées et étonnées sur nos relations humaines, nos habitudes et nos comportements. Les Petits Vertiges est aussi un grand voyage : le lecteur va de la Russie au Japon en passant par la France. Monde immense qu'Ito Naga contemple et décrit en entomologiste curieux et délicat.

  • D'un coeur léger est le carnet amoureux et intime d'un soldat engagé dans le conflit de 1870 contre la Prusse. Banal, pensera-t-on peut-être, sauf que le jeune homme se trouve être l'immortel soldat « aux deux trous rouges au côté droit » du Dormeur du val.
    L'écriture puissante de Loïc Demey redonne vie et mots au jeune Vincent et à son célèbre compagnon, croisé sur les chemins défoncés de la Meuse, Arthur.

  • éléphantesque

    Marie Cosnay

    Marguerite Gardère, Pétronille pour l'état civil (d'une famille qui fait les pins pour les autres, gemme, se donne du mal) a un garçon, gros, bon vivant, rieur, qui discute politique loin de chez lui, dans les bois, refait le monde, rencontre les exilés espagnols, organise le parachutage des Alliés, les ravitaille, libère des prisonniers nord-africains, discute bonne chère, fêtes du village. Est arrêté, convoyé à Compiègne, revient diminué de grosseur, comme il dit, et grandi. Puis recommence.

  • « De ce royaume perdu, on détecte à peine la trace. » Ainsi commence la recherche d'un pays lointain. Avec le narrateur, nous voyageons dans le temps et l'espace d'un territoire aux marges du monde. Ce pourrait être un mythe, mais on reconnaît aussi Cuba. C'est poétique, mais c'est aussi politique.

    Dans une magnifique écriture du mystère et de la marge, teintée parfois d'ironie et toujours parlante, Laurent Enet écrit un texte qui est à la fois récit de voyage intérieur, fable politique, conte ancien. Un texte comme une ligne de crête... On découvre un royaume aux rythmes et aux fièvres inconnus, dont les habitants luttent, se défilent, se défont, un royaume dont le prince voudrait cacher la vérité, et que le voyageur nous donne peu à peu à comprendre.

    Étymologiquement, « inventer », c'est « trouver ». Imaginer, c'est donner à voir. La fiction est ce que nous avons de plus précis pour dévoiler le monde. Inventer le réel, habiter ses paradoxes, telle est la bonne aventure que nous fait vivre Tropique poing levé.
    E. E.

  • La Sorbonne à la fin des années soixante : un étudiant découvre dans une même grande déflagration la philosophie, la passion amoureuse et sa propre vocation littéraire, sous le regard bienveillant du professeur.

    Extrait :
    Des rumeurs circulent sur son compte. On dit qu'il a été marin, qu'il a sillonné les mers, que tous ces ouvrages étaient empilés dans sa cabine et qu'il les a lus, par calme plat, à la lueur de la Croix du Sud. Ce dont témoigne sa face de travers, l'espèce d'infirmité qui lui barre la figure, le paralyse de l'oeil à la bouche et le fait chuinter, l'obligeant à lutter contre lui-même pour chaque parole. Il a une gueule de pirate.
    Vous écoutez ce qui se dit. Vous avez vingt ans. Vous avez peur. Vous n'avez aucune amitié pour vos contemporains, aucune confiance dans ceux qui vous entourent.

  • Sylvia

    Antoine Wauters

    « Maintenir vos yeux, comme clarté pure ou diffuse joie, je dois. » C'est de ses grands-pères, décédés quasi simultanément, que parle ainsi Antoine Wauters et le devoir qu'il s'impose d'en garder la mémoire éclairée malgré la maladie et la mort est, autant que dette ordinaire de l'amour, effort de la conscience pour ne pas se laisser submerger par le désaveu et la perte. Car la vie est l'expérience crue des contraires : au moment où meurent les deux grands-pères, un enfant vient au monde.
    De cette expérience à vif, la poésie est la mesure exacte. Celle, ici, de Sylvia Plath dont l'écriture extrême et sans compromis accompagne l'auteur dans ces heures critiques où l'existence douloureusement se tend entre perte et joie. Lire Sylvia, sa soeur dans l'âme, aide alors Wauters à saisir au coeur des circonstances ces vérités intenses que promet à tous la poésie qui ne ment pas : la vie tombe dans sa nuit et la joie demeure.

  • Svetlana

    Benoît Reiss

    Je me tiens à ce fil lancé vers toi et je sens que je peux me relever dans ce monde-ci. Je te parle, Svetlana, et je sens ma peur refluer, je la sens refluer loin à l'arrière de mon crâne, je sens ma peur s'émousser, devenir pointe minuscule, presque insensible. Je te parle et je sens monter une joie, encore petite, encore timide, mais je la sens monter.

  • Alors carcasse

    Mariette Navarro

    " Mais qui est donc Carcasse, personnage aussi fragile qu'obstiné, qui se tient debout sur un seuil, dont on ne sait rien sauf qu'il voudrait le franchir et qu'il ne sait ni pourquoi ni comment le faire ? Curieux personnage vide, au nom improbable et sans fonction, mais qui vit intensément, riche paradoxalement de désirs, d'attentes, de craintes, de refus. C'est comme s'il n'existait pas encore tout à fait et pourtant, comme on dit, il se pose là, trouble, dérange, fait obstacle.

    Allons, une chose est sûre, Carcasse nous ressemble étrangement, qui cherche une présence si maladroitement, si avide d'humanité dans sa demande incertaine et naïve. Avec humour, par traits et mouvements successifs, Mariette Navarro peint ici un rejeton du Plume de Michaux aux prises avec le monde, avec les autres, avec l'époque : Carcasse voudrait être contre, mais doit faire avec. Et si cette embarrassante contradiction était, pour Carcasse comme pour nous, le seuil à franchir ? " Jean-Pierre Siméon, directeur de la collection Grands fonds.

  • Qui donc connaît joseph tassël, ce jeune écrivain du début du siècle dernier qui a fait de la rêverie " un métier personnel et sérieux " et qui, de pension en hospice, échappe peu à peu à l'existence, s'effaçant dans la démence comme robert walser à qui il ressemble tant ? qui le connaît ? personne bien sûr puisque, si intense et bouleversant que soit le destin de cette âme fragile, éprise de littérature comme d'un absolu, si émouvants que soient les événements de sa vie intérieure tels que les livrent son journal, ses carnets, ses lettres, joseph tassël n'a jamais existé.
    Ce paradoxe même constitue l'étrange réussite de benoît reiss : il est rare qu'un être de papier acquière une telle présence, atteigne une telle vérité. c'est au point que, quittant la présente biographie, on ne saurait se résoudre à ce qu'elle soit une fiction. on ne peut se consoler, sans doute, d'être privé à jamais de l'oeuvre d'un joseph tassël !.

  • La soumission ou la vie ? Deux voies opposées où l'une mène droit à la résignation les laissés-pour-compte d'un monde qui leur est en tout hostile, quand l'autre, à la suite d'une sorte de clochard céleste, joyeusement rebelle, ouvre des chemins de traverse.

    Extrait :
    IL, d'un doigt, fait s'arrêter la pluie.
    Il y a un peu trop longtemps que cela dure, IL dit, le permanent automne même en avril, alors IL lève la main comme on menace et par hasard ça marche et ça se tait, l'eau dans les rigoles. IL, alors, fait s'entrouvrir les nuages, pointe toujours de l'index pour voir et, chatouillant la brume, fait l'éclaircie et bâille, on va pouvoir sécher tout ça et ce sera déjà pas mal.

  • " Un texte dur avec des mots doux " dit de Césarine de nuit Antoine Wauters. On ne saurait mieux exprimer le trouble qui saisit le lecteur à mesure qu'il avance dans ce conte cruel.
    Césarine et Fabien sont deux jumeaux, issus d'une famille paysanne, que leurs parents abandonnent. Ce n'est pas tant leur périple d'enfants perdus, fuyards tôt " repris en main ", traînés d'institution en asile qui nous retient : c'est la violence de la traque et des traitements qu'on leur inflige pour les faire rentrer dans l'ordre. On a tôt fait de comprendre que l'enjeu de ce récit dépasse de loin la simple compassion pour une innocence martyrisée.
    Ce que l'Autorité mystérieuse et impitoyable qui met Césarine et Fabien en prison cherche à corriger en eux, c'est leur indocilité, leur faim de vie libre, leur nature non-conforme. Et le conte se mue en réquisitoire implacable contre un monde, le nôtre, qui s'acharne par des moyens très légaux sur ce qui ne se soumet pas à ses lois et ses normes. En ces enfants, c'est le désir qu'on assassine.

  • Aux replis

    Benoît Reiss

    Benoît Reiss nous délivre un récit poétique tout en nuances, une narration de l'exil et de l'égarement, par touches, fragments de vécu, mémoire, visions... sous lesquels oeuvrent secrètement les déterminations absurdes de la guerre et de la Shoah.

  • Le fils de Judith

    Marie Cosnay

    Helen, la narratrice de cette histoire, part à la recherche de son père, qu'elle n'a pas connu, et dont le destin est entouré de beaucoup de mystère. Tous ceux qu'elle interroge lui fournissent des réponses qui sont comme autant d'énigmes ou de faux-fuyants qui la trompent, et derrière lesquels la vérité se dérobe.
    Ainsi la quête d'Helen, qui est aussi celle de son identité - motif récurrent dans l'oeuvre de Marie Cosnay - prend-elle l'allure d'une longue épreuve initiatique qui la conduit, par d'incessants voyages et épisodes parfois fantastiques, sur le chemin de sa vérité.
    Dans ce dernier livre comme dans les précédents, l'écriture poétique de Marie Cosnay, toujours aussi ferme, alerte et inventive, fascine le lecteur et l'entraine, à la suite de l'héroïne, dans son aventure.

  • " Why India ? C'est la question que pose au narrateur des Roses de Samode un chauffeur de taxi.
    Pourquoi l'Inde ; pourquoi tous ces voyages, dont ce livre se fait l'écho, autant d'occasions pour l'auteur de s'interroger sur la nature des liens qui l'unissent au monde, et qui révèlent, entre le présent et son pays d'enfance, de secrètes coïncidences : telles ces roses de Samode que recueille le voyageur en souvenir de celles dont sa grand-mère parsemait sa maison.

    Voici un livre auquel le travail de la mémoire confère une douce mélancolie, en même temps qu'il est très fidèle aux charmes de la découverte, à l'étrangeté, à la dureté aussi, à la violence, des villes et des pays traversés.

    La langue de Serge Airoldi, souple et enveloppante, sert admirablement le devoir de reconstituer, de mettre de l'ordre dans sa vie fragmentée, tout en témoignant des joies de la rencontre et de la nouveauté. " Jean-Marie Barnaud, directeur de la collection Grands fonds.

  • On retrouve, dans ce dernier livre de Marie Cosnay, la marque évidente de son écriture : une fermeté sans complaisance, que l'invention poétique ne cesse de traverser au profit d'une dimension onirique, et souvent, comme ici, fantastique. L'auteur n'a-t-elle pas traduit trois livres des Métamorphoses d'Ovide.
    L'originalité de ce récit, discontinu si l'on s'en tient au mode d'apparition des personnages, à leurs déplacements, à leurs aventures imprévisibles, vient de ce que la narratrice est elle-même le jouet de toutes ces métamorphoses ; elle erre sans but, comme dans un rêve ou un cauchemar, au sein d'un monde violent qui la piège. Et nous sentons bien que ce monde, plein de fureur et de cruauté, est aussi le nôtre.
    Cependant, comme toujours chez Marie Cosnay, la nature est aussi très présente, et son évocation anime ce texte d'une compassion et d'une tendresse que la fureur des hommes lui refusait.

  • Marie Cosnay explore à nouveau l'histoire secrète et violente d'une famille : une fille se heurte à une loi paternelle venue du fond des âges, et dont les ordres, les interdits, les condamnations, s'expriment brutalement dans une langue et des gestes frustes.
    C'est cette fille qui parle ici. Elle reprend en boucle les données de son drame, dans une écriture poétique qui halète, qui dit les haines, les désirs et les échecs, mais aussi l'amour du monde, de la terre pyrénéenne, la soif de liberté, la terreur d'être à jamais privée d'amour. Plus que tout, la passion de l'héroïne, celle de l'écrivain Marie Cosnay, c'est d'inventer une langue qui témoignerait de son être intime, "langue maternelle", au plus près du corps, et capable, comme le rêve la dernière partie du livre, de sauver de l'effondrement les acteurs de cette histoire.

  • La rencontre de l'oeuvre de giambattista vico ( 1668-1744 ), philosophe et professeur de rhétorique à naples, a joué le rôle d'un véritable et durable événement pour la narratrice de ce livre : bouleversante expérience de lecture, qui soulève, pour toujours, la question de savoir comment dépasser les contradictions dont nous vivons, et s'il est possible d'atteindre l'harmonie, dans sa vie, dans sa vie sentimentale en particulier, mais aussi dans son travail d'écrivain, comme dans toute oeuvre de création.
    C'est sous la forme de deux lettres successives, la première écrite pour un jeune vico, bien réel et d'aujourd'hui, la seconde pour un professeur de philosophie, que se construit "le professeur de rhétorique", entrelaçant les thèmes de la pensée du philosophe ancien aux questions que posent à la narratrice les aléas de sa propre vie, dans un dialogue, une méditation poétiques, qui ne sauraient avoir de fin.

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