Gallimard

  • Mémoire interrompue adopte la forme du journal et couvre la période qui va du lendemain de la mort de Jean Moulin en juin 1943 jusqu'en janvier 1946 et la démission de Daniel Cordier de la DGER, dans le contexte de l'affaire Passy. Durant ces deux années et demie, le parcours de Daniel Cordier conduit le lecteur du Paris occupé, jusqu'en Espagne, puis à Londres, avant le retour dans Paris libéré. Les activités de Bip W alias Caracalla - sont de nature très différentes (entre la clandestinité du combat, les activités de bureau à Londres et à Paris, puis la diplomatie secrète en Espagne), et l'ensemble éclaire des aspects importants de l'histoire des années 1943-1946 : les conflits qui agitent la direction de la Résistance au lendemain de la mort de Moulin ; les positions des intellectuels dans le Paris occupé de 1943-1944, que Daniel Cordier est régulièrement amené à rencontrer (Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Pierre Kaan ) ; la rédaction, avec Stéphane Hessel, du livre blanc du BCRA ; le procès Maurras, vu par un ancien membre de l'Action française ; la démission de De Gaulle, et les discussions avec Malraux et Passy sur le sujet. Sur le plan personnel, la découverte de la peinture au Prado, réactivant d'ailleurs le souvenir de Jean Moulin, comme les retrouvailles avec l'environnement familial et amical d'avant-guerre, transformé par l'expérience de l'Occupation, sont très émouvants.

  • Depuis mes travaux sur la Résistance, j'ai appris à me méfier des souvenirs : ils s'égarent souvent dans le romanesque et l'hyperbole. Sans l'amicale insistance d'historiens - Azéma, Bédarida, Crémieux-Brilhac, Wieviorka -, je n'aurais pas rédigé ces mémoires. Ces amis m'ont fait comprendre la valeur des témoignages, même celui d'un modeste acteur. Simple soldat, puis saboteur, radio, secrétaire, j'appartiens à cette cohorte d'anonymes sans lesquels l'histoire n'existerait pas, même si, après coup, elle en néglige les traces.
    Voici donc, au jour le jour, trois années de cette vie singulière, qui commença pour moi le 17 juin 1940, avec le refus du discours de Pétain, et s'acheva le 21 juin 1943, avec l'arrestation de Jean Moulin, mon patron. Pour raconter ce passé lointain, j'ai choisi la forme d'un « journal », qui oblige à déplier le temps et à raconter le déroulement précis des heures. Qu'en penser après soixante ans ? J'ai trop critiqué les souvenirs des autres pour être dupe de mes certitudes, et sans doute suis-je moi aussi abusé, comme tous les témoins, par les mirages de la mémoire : là où finissent les documents, commence le « no man's land » du passé, aux repères incertains.
    Pour désigner les acteurs de la Résistance, j'ai choisi d'utiliser leur pseudo le plus connu, au risque de provoquer quelques difficultés de lecture. En dépit de ce défaut, j'ai retenu cette présentation parce que la clandestinité était un mystère et que les pseudos étaient son bouclier. Je crois qu'au prix de quelques obscurités, ce parti-pris restitue avec véracité l'atmosphère ténébreuse de ce théâtre tragique. Le lecteur devrait ainsi pouvoir revivre plus aisément la succession des jours qui furent la trame de « l'aventure incertaine » de ma jeunesse.

  • La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1945 - les Soviétiques sont aux portes - jusqu'au 22 juin, a voulu rester anonyme, lors de la première publication du livre en 1954, et après. À la lecture de son témoignage, on comprend pourquoi.
    Sur un ton d'objectivité presque froide, ou alors sarcastique, toujours précis, parfois poignant, parfois comique, c'est la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tout âge, des hommes qui se cachent : vie misérable, dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d'abord, sous une occupation brutale ensuite. S'ajoutent alors les viols, la honte, la banalisation de l'effroi.
    C'est la véracité sans fard et sans phrases qui fait la valeur de ce récit terrible, c'est aussi la lucidité du regard porté sur un Berlin tétanisé par la défaite. Et la plume de l'auteur anonyme rend admirablement ce mélange de dignité, de cynisme et d'humour qui lui a permis, sans doute, de survivre.

  • Sonya Orfalian, réfugiée d'Arménie en Libye puis à Rome, s'est donné pour mission de recueillir, tout au long du siècle, les souvenirs des rescapés des massacres de masse des années 1915-1922, qu'ils ont vécus eux-mêmes quand ils étaient enfants.
    Ces « voix brisées », dit-elle, aucun micro, aucune caméra ne les a jamais données à entendre ou à voir. Des voix d'une autre époque, fragmentées, qui relatent chacune à leur manière des violences inouïes, des fuites rocambolesques, des survies miraculeuses.
    Un livre poignant et nécessaire.
    Ces témoignages sont encadrés par la présentation de Gérard Chaliand, la mise en contexte historique d'Yves Ternon et le parallèle avec la Shoah de Joël Kotek.

  • Après ses livres d'entretiens sur le monde de l'art contemporain qui ont connu un grand succès (Galeristes en 2010, Collectionneurs en 2012, Artistes, en 2014), Anne Martin-Fugier a interrogé quinze femmes actrices de l'art contemporain en France durant les cinquante dernières années.
    Elle n'a pas choisi des artistes, mais des « témoins », journalistes, galeristes, directrices d'institutions publiques et privées qui, partout en France, participent à la diffusion de l'art contemporain avec leur énergie et leur sensibilité. Leurs trajectoires et leurs récits constituent un panorama du monde culturel d'aujourd'hui.

  • Esteban est un «cimarron», c'est-à-dire un esclave noir fugitif, dans la Cuba coloniale et sucrière.
    Il a cent quatre ans lorsqu'en 1963 Miguel Barnet, jeune écrivain et ethnologue de La Havane, le découvre grâce à un entrefilet de presse et décide d'enregistrer ses souvenirs au magnétophone.
    Ce n'est pas seulement la vie dans les barracones des plantations, la fuite dans les montagnes, les appels à l'indépendance, la guerre de Cuba contre les Espagnols qui ressuscitent au fil de la mémoire longue. Mais c'est Esteban qui se détaille, vieil original individualiste et charmant qui égrène les travaux et les jours, la sorcellerie, les jeux, les châtiments, les ingénieurs, les brigands, les révolutionnaires et les superstitions : «Il y a des choses que je ne m'explique pas dans la vie. Tout ce qui dépend plus ou moins de la nature est pour moi très compliqué, et les dieux encore plus. C'est eux qui manigancent tout...»

  • Il est exceptionnel qu'un occidental fasse jusqu'au bout, dans la rigueur et la bonne foi, l'épreuve d'abandonner les normes de sa culture pour passer cette ligne dont on ne revient pas, ou pas le même homme.
    Carlos Castaneda a vécu cette ascèse. Jeune ethnologue de l'Université de Californie décidé à consacrer sa thèse aux plantes hallucinogènes du Mexique, il est tombé, voilà dix ans, sur un vieux sorcier yaqui, qui renverse la question et entreprend de faire comprendre à ce jeune homme le pourquoi de sa curiosité. C'est le début d'une longue initiation destinée à faire de l'apprenti un " homme de connaissance ".
    Au bout de quatre ans, Carlos Castaneda prend peur et interrompt l'expérience. De ce dialogue intense, il a tiré un premier livre, L'herbe du diable et la petite fumée (Le Soleil noir, 1972). Puis, persuadé de l'importance décisive pour lui de l'enseignement de Don Juan, il retourne à lui. Ce livre est le second moment de la rencontre. L'usage que fait le chaman des plantes psychotropiques (peyotl, datura, champignons) est ici très secondaire : elles ne font que favoriser la perception d' " états de réalité non ordinaire ", diminuer les résistances à la pénétration d'une réalité transcendantale où l'homme, enfin " au complet ", trouve " la juste manière de vivre " ; elles permettent de " voir " ; " Voir ", quoi ? Don Juan n'est ni un prêtre, ni un médecin, et beaucoup plus qu'un sorcier.
    Il est le merveilleux manipulateur de la totale réalité du monde, l'humble guide vers " le chemin qui a du coeur ", le détenteur d'une forme de connaissance qui permet aux Indiens d'apprendre qu'avant d'être des Indiens, ils sont surtout des hommes.

  • Depuis le jour oú l'étudiant en etnologie castaneda a rencontré pour la première fois le maître juan matus, le chemin parcouru a été très long à la fois dans l'espace, dans le temps et par-delà l'espace et le temps.
    De ce voyage vers la tierce attention, nous ne possédions juqu'ici que des jalons épars - les ouvrages oú castaneda retraçait les expériences vécues par le disciple, telles que celui-ci les avait ressenties dans l'instant. avec le don de l'aigle, l'apprenti passé maître a enfin la possibilité de prendre du recul par rapport au vécu et de jeter sur l'ensemble de son cheminement un regard qui intègre contradictions apparentes et incertitudes.

    Don juan n'apparaît plus soudain comme un maître exceptionnel isolé mais comme le maillon d'une longue chaîne, un nagual parmi d'autres naguals, choisi par son benefactor pour constituer un clan de guerriers, réceptacle d'une tradition ancienne, et chargé de transmettre à un autre nagual la règle qui est une carte - le don de l'aigle.
    Mais carlos castaneda sera-t-il digne des espoirs que don juan plaçait en lui ? parviendra-t-il, comme don juan, à rassembler son clan de guerriers et à le conduire jusqu'au passage débouchant sur la liberté ?
    Ce sera en tout cas pour le nouveau nagual l'occasion d'expliciter les techniques et les méthodes présentées dans les ouvrages précédents.
    A travers les thèmes constants réexposés sans relâche sous des images différentes, une partie de ce qui pouvait paraître obscur jusque-là s'éclaire soudain. quelques fils divergents se croisent. avec un don de rebondissement qui fait de lui un des grands auteurs épiques de notre temps, carlos castaneda a réussi à faire de ce don de l'aigle la clé de voûte de toute l'oeuvre.

  • Issue d'une célèbre famille de notables algériens, qui tiendra une place importante dans la guerre de libération, Wassyla Tamzali est née dans une grande ferme coloniale au bord de la mer. Sa jeunesse ne lui a laissé que des souvenirs de bonheur et d'odeurs d'orangers. Un drame va tout changer : en 1957, son père est assassiné par une jeune recrue du FLN. Malgré cette forfaiture puis la nationalisation des propriétés familiales, la jeune femme s'enthousiasme pour la construction de l'Algérie nouvelle, dont elle épouse toutes les utopies, avant que ne tombent les illusions, dans les années du terrorisme islamique.
    Ce récit passionné nous introduit dans l'intimité d'un milieu méconnu, qui avait fait le double pari de l'indépendance et du maintien de l'héritage chèrement acquis de la colonisation. Wassyla Tamzali conclut le livre par un constat plein de tristesse, mais dénué d'amertume : en Algérie, le retour des tribus et la haine du cosmopolitisme qui l'accompagne ont sonné le glas de ces espérances. Le dernier acte de la décolonisation sera tragique et douloureux, et d'abord pour les gens de son espèce.

  • «L'écriture d'Alias Caracalla a correspondu à l'automne de ma vie. La chance a permis que je publie ces Mémoires de mon vivant. Raconter son existence, c'est la juger. Du point de vue des hommes, il est bien des manières de réussir ou de rater sa vie. Du point de vue de Dieu, comment le savoir avant la fin?
    Je demeure persuadé d'une chose : mon engagement dans la France Libre et, quarante ans plus tard, les trente années que j'ai consacrées à l'écriture de cette histoire sont les deux périodes de mon passé que je recommencerais à l'identique si j'en avais la possibilité.
    Entre ces deux périodes, j'ai dédié l'essentiel de mon temps à la passion de l'art contemporain. Aujourd'hui, je crois qu'en dehors des joies qu'il procure l'art n'est pas autre chose qu'un plaisir égoïste, incapable de répondre aux cris de millions d'esclaves et des peuples opprimés.
    Une vie n'est que ce qu'elle fut. Lorsqu'on découvre la vérité, il est trop tard pour recommencer.» Daniel Cordier.

  • Lorsque chacun de nous naît, il apporte avec lui un petit anneau de pouvoir, disait don Juan dans " Le voyage à Ixtlan ".

    Par ailleurs, un homme de connaissance développe un autre anneau de pouvoir, que je nommerai l'anneau de ne-pas-faire parce qu'il est accroché au ne-pas-faire. Par conséquent, avec cet anneau, il peut produire un autre monde.
    C'est dans cet autre monde que nous conduit maintenant Carlos, l'apprenti abandonné à lui-même après le départ définitif de son maître don Juan et de son bénéfactor don Genaro.
    Dans un décor de collines rongées par l'érosion, de canyons isolés et de maisons à la géographie étrange, Carlos le guerrier va livrer son premier combat de sorcier en pleine possession de ses moyens. Mais qui affronte-t-il ? Dona Soledad, la sorcière pareille à lui mais dont le regard a été tourné dans une autre direction ? Les trois humanitas, disciples de don Juan comme lui ? L'extraordinaire Gorda, guerrière impeccable, déjà dépourvue de sa forme humaine ? Ou bien les quatre alliés, ces mystérieuses entités que jusque-là don Juan et don Genaro détenaient dans leurs gourdes invisibles ? Tout cela n'est-il qu'une vaste épreuve initiatique préparée de longue main par don Juan lui-même et dont il n'y aurait pour Carlos que deux issues possibles : la victoire ou la mort ? Ou bien s'agit-il d'un gigantesque combat livré à l'intérieur du moi par les diverses tendances contradictoires de l'être, dont la conjonction finale constituerait l'unité de la personne ?
    Cette nouvelle étape du voyage vers l'impeccabilité, où l'ancien disciple se trouve contraint de mettre en application dans la vie réelle les enseignements du maître, constitue, dans le Cycle de don Juan, une mutation capitale.
    Jamais Castaneda n'était allé aussi loin.

  • Le feu du dedans n'est pas seulement la reprise et l'approfondissement des notions familières de " voir " et de l' " aigle ", cette instance suprême introduite par castaneda dans le don de l'aigle et dont les émanations sont à la fois la source et l'aboutissement de la perception et de la conscience.
    L'architecture du mythe s'enrichit ici de nouveaux thèmes, l' " impulsion de la terre ", le " monde de l'homme ", la " tanière de la perception ", le " point d'assemblage " ; ce dévoilement progressif débouche sur la vision d'un univers d'un foisonnement et d'une cohérence remarquables. l'enseignement prodigué au nouveau nagual par son maître don juan comporte, en outre, une dimension tout à fait inédite dans l'oeuvre de castaneda.
    Il s'inscrit ici explicitement dans une tradition millénaire dont la genèse et le cheminement se trouvent intégralement retracés. l'évolution de la " connaissance ", depuis l'époque des anciens voyants toltèques - prodigieusement doués mais victimes " par fascination " de leurs découvertes - jusqu'à celle des naguals du clan de don juan, est en effet exposée et commentée tout au long du livre dont elle constitue le contrepoint permanent.
    Le récit des crises traversées par les gardiens de cette tradition et celui de la véritable " réforme " à laquelle elle s'est vue soumise au cours des temps sont l'occasion d'une exégèse qui prend souvent l'allure d'un traité du bien et du mal, de la sagesse et de la folie.
    Au terme de son explication et la veille de quitter ce monde, don juan a livré à son disciple les clés qui devront lui permettre de poursuivre à son tour la quête de la liberté totale, cette conscience totale qui donne la maîtrise du feu intérieur.

  • En 1969, Jeanne Favret-Saada s'installe dans le Bocage pour y étudier la sorcellerie. Personne ne veut lui en parler. Tenir un journal paraît alors le seul moyen de circonscrire un «objet» qui se dérobe : relater les conversations, incidents, coutumes qui pourraient avoir un lien quelconque avec la sorcellerie, noter systématiquement comment les gens refusent d'en parler. Dans la formulation même de ces refus se révèle peu à peu une conception du monde centrée sur l'idée de «force».
    Un jour, tout bascule : parce qu'ils lui attribuent cette «force», des paysans demandent à Jeanne Favret-Saada de les désenvoûter. Un autre ensorcelé, qui devine sa peur, lui annonce qu'elle est «prise» et l'adresse à sa désorcelleuse. Dès lors, continuer à écrire permet à l'ethnographe de manier des situations incompréhensibles et dangereuses, de supporter l'enjeu mortel de toute crise de sorcellerie : «Corps pour corps, c'est lui qui y passe, ou c'est moi.»

  • Qu'est-ce que peindre ? Qu'est-ce que voir ? Qu'est-ce qui fait qu'un regard est unique ? Gérard Fromanger réfléchit à haute voix sur son art et parle de la naissance de ses tableaux. Vif et percutant, il raconte aussi la face cachée de la vie de peintre. Auteur d'une oeuvre parmi les plus sensibles aux mutations sociales et esthétiques de la deuxième moitié du XXe siècle, c'est tout un pan de l'histoire artistique qui est révélé avec humour et vivacité.
    Dans ce livre de conversations avec Laurent Greilsamer, entrepris après la rétrospective de 2016 au Centre Pompidou, on découvre sa jeunesse, ses années de formation à Montparnasse, son compagnonnage avec Jacques Prévert, César et Giacometti, ses ruptures avec le marché de l'art. Ses amitiés avec les philosophes Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Michel Onfray qui ont commenté quelques-unes de ses plus fortes séries.
    Cofondateur de l'Atelier populaire des Beaux-Arts de Paris en mai 68, il évoque aussi son besoin d'engagement, ses indignations, sa passion pour la foule, thème central dans sa peinture. Sans compter son besoin cyclique de se réfugier dans la solitude de la campagne siennoise où se trouve son atelier. Un témoignage capital sur la vie d'artiste aujourd'hui.
    Gérard Fromanger est né en 1939. D'abord influencé par Giacometti, il s'oriente rapidement vers la Figuration narrative et devient le peintre de la couleur. Il se partage entre Paris et la Toscane.

  • « Je ne suis pas marchand d'art, je suis galeriste » avait coutume de répéter Leo Castelli. Il a régné sur l'art contemporain international pendant plus de quarante ans, au point d'en changer toutes les règles. Après avoir vécu dans de grandes villes d'Europe (Trieste, Vienne, Milan, Budapest, Bucarest et Paris), aux prises avec les convulsions historiques du siècle, ce grand bourgeois dilettante rejoint les États-Unis en 1941, où il ouvre sa propre galerie à New York, en 1957, à l'âge de cinquante ans. Fasciné par les artistes, ses « héros », il découvre les grands Américains des sixties (Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, James Rosenquist), et les mouvements esthétiques (le Pop Art, l'art minimal, l'art conceptuel), qu'il insère dans le cours de l'histoire de l'art. Organisée à l'européenne et gérée à l'américaine, la galerie Castelli invente la première forme de globalisation du marché de l'art et devient une institution incontournable.
    En quelques années, le galeriste transforme le statut de l'artiste aux États-Unis, assurant à l'art américain, pendant près de quatre décennies, une absolue hégémonie sur la scène internationale. Les consécrations à la Biennale de Venise pour Robert Rauschenberg en 1964, et Jasper Johns en 1988, sont de nouveaux coups de maître pour Castelli, jusqu'à ce que le marché de l'art américain s'emballe dans la fièvre de la montée des prix. Pourtant, derrière la personnalité d'un personnage érudit, affable et médiatique, se cache une histoire beaucoup plus complexe et mystérieuse qu'il ne le laissait paraître.
    Grâce à de nombreux entretiens réalisés dans le monde entier et à des documents d'archives inédits, Annie Cohen-Solal, biographe de Sartre et auteur de « Un jour ils auront des peintres », nous transporte d'Italie en Hongrie, en Roumanie, en France et aux États-Unis, pour raconter la passionnante trajectoire du galeriste, découvrant que sa fonction ressemblait étrangement à celle de ses propres ancêtres, et de ces agents qui travaillaient auprès des Médicis, dans la Toscane de la Renaissance.

  • Cet ouvrage reprend la plupart des entretiens que Philippe Dagen a menés avec des artistes d'aujourd'hui pour Le Monde. Comme explique l'auteur, être critique d'art du principal quotidien français lui a permis de rencontrer plus aisément de nombreux artistes en France, aux États- Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne. Philippe Dagen les a choisis « hors de toute considération d'actualité immédiate », mais en cherchant à aller voir dans toutes les générations et toutes les directions. C'est donc sa curiosité d'historien et de critique qui donne le ton de cet itinéraire au fil duquel apparaissent plus de soixante interlocuteurs. Certains ont disparu depuis lors, comme Bacon, Balthus, Louise Bourgeois ou Lichtenstein, mais la plupart sont vivants - et pour beaucoup très largement reconnus, de Christian Boltanski à Yoko Ono, d'Annette Messager à Gerhard Richter, de David Hockney à Bettina Rheims. Ne manquent à l'appel aucune des « stars » de l'époque, Jeff Koons, Maurizio Cattelan ou Ai Weiwei. Mais des créatrices et créateurs plus jeunes, moins connus - et tout aussi intéressants que les plus célèbres - sont là aussi.
    Philippe Dagen les a, chaque fois que cela a été possible, rencontrés chez eux, dans leur atelier, qu'il décrit tout en rapportant leurs conversations, souvent impromptues. Ils parlent d'eux, de leurs trajectoires, de l'actualité, de leur art - et de l'art en général. L'auteur, qui est parvenu à faire parler des artistes parfois réticents, a réuni ainsi une galerie de portraits qui est aussi un paysage instantané de l'art contemporain La réunion de ces entretiens est un document passionnant sur ce monde peu accessible.

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