Langue française

  • Depuis qu'il a composé le 911, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ».
    Jamais il n'aurait dû appeler la police pour le billet de banque suspect que lui a tendu dans la pénombre un type grand et baraqué pour régler son paquet de cigarettes, même si c'est la loi. S'il avait pris le temps de réfléchir, et s'il avait reconnu l'ancienne gloire locale du football américain, il se serait évidemment abstenu. La règle, quand on est musulman, et pas dupe de ce qui se passe entre la police et les noirs, c'est plutôt de ne pas s'attirer d'ennuis. Mais il est trop tard, et c'est par les medias du monde entier que lui a été révélée l'identité de son client de passage, de même que les détails de sa mort atroce, étouffé par le genou d'un flic à la tête de Kojak.
    La figure d'Emmett, l'homme assassiné, va se dessiner à travers les différentes voix qui s'élèvent tour à tour, succédant au monologue tourmenté du commerçant. Son ancienne maîtresse d'école, accablée en apprenant le décès d'une nouvelle victime de la violence policière et raciste, reconnaît avec stupeur dans le visage apparu à l'écran les traits du gamin grassouillet et empoté qu'elle avait pris sous son aile. Il l'avait vite attendrie, dans cette école du ghetto noir où elle avait préféré enseigner plutôt que dans le quartier propret de ses origines. À quoi ont donc servi tous les combats menés dans les années soixante et soixante-dix ? se demande-t-elle désormais. Authie, l'amie d'enfance d'Emmett, née comme lui en 1975, ainsi que Stokely, le copain dealer, se souviennent du trio inséparable qu'ils formaient - on les appelait les trois mousquetaires - jusqu'à ce qu'Emmett parte étudier ailleurs. Enfant élevé par une mère très pieuse, après que le père, chassé par la désindustrialisation, eut quitté la ville pour ne plus y revenir, il n'a jamais cédé à l'argent facile, malgré les difficultés matérielles. Bon gars, dont Authie - qu'il surnommait « Shorty », sa sister - a toujours été un peu amoureuse, il filait droit, tout à sa passion pour le football.
    C'est sans doute son talent pour ce sport qui lui a permis d'obtenir la bourse d'une université du Sud-Ouest pour un cursus d'informatique, même s'il n'avait jamais brillé en mathématiques. Mais intégrer une équipe universitaire lui permettrait, du moins l'espéraitil, de passer professionnel. Là-bas, son coach l'accueille comme un fils, l'encourage, lui donne confiance en lui. Sa fiancée de l'époque, une gracieuse jeune fille, blanche aux cheveux clairs, a été frappée elle aussi par le manque d'assurance de ce grand gaillard, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu'à l'accident qui l'immobilise quelques mois... Son coach lui conseille de redoubler son année. Influencé par un entourage avide, il préfère tenter d'intégrer trop tôt la sélection.
    L'échec fait basculer son destin.
    De retour des années plus tard à Milwaukee, c'est un homme contraint de collectionner les petits boulots, toujours harassé, que décrit son ex-femme, qui l'a quitté, pensant qu'elle méritait mieux. Et c'est Granny Martha, sa mère toujours aimante, toujours fidèle, qui a élevé ses trois enfants.
    Louis-Philippe Dalembert a entrepris l'écriture de cet ample et bouleversant roman immédiatement après la mort de George Floyd, en mai 2020. Son personnage porte le prénom d'Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes dans le Sud en 1955, et rend hommage à toutes les victimes, à tous ces êtres humains à propos de qui Ma Robinson, l'ex-gardienne de prison devenue pasteure, rappelle pendant les funérailles la phrase de « ce bon vieux frère Langston Hugues, «moi aussi, je suis les États-Unis» ».
    Car la force de ce livre, c'est de brosser de façon poignante le portrait d'un homme ordinaire que sa mort terrifiante a hélas sorti du lot. Avec la verve et l'humour qui lui sont coutumiers, l'écrivain nous le rend aimable et familier grâce à mille détails et anecdotes de son quotidien, de même que par les témoignages d'amour et d'affection qu'il a suscités de son vivant.

  • Vertige de l'hélice Nouv.

    Ce soir de décembre 1889, sur les quais de Cadix, la silhouette d'un petit homme entre deux âges, coiffé d'un feutre fatigué, trop étroit pour son front imposant, attire les regards. Charles Sannois, qui se prétend négociant en vin, a fui Paris, le deuil de sa mère et une épidémie de grippe asiatique se propageant dans le monde entier. Il attend d'embarquer pour les Canaries, aspirant à l'azur et à la paix.
    Pendant ce temps, la panique gagne à l'opéra de Paris : le compositeur d'Ascanio, le célébrissime Camille Saint-Saëns, aussi craint qu'il est adulé, a disparu depuis sa énième dispute avec le directeur de l'établissement.
    L'oeuvre n'est pas achevée, la mezzo exigée par le maître fait faux bond, rien n'est possible sans lui, or l'impression des programmes est en cours.
    À Las Palmas, celui dont on comprend qu'il n'est autre que le compositeur dont l'absence suscite les rumeurs les plus folles dans les journaux de son pays, savoure sa solitude.
    Saint-Saëns alias Sannois a besoin de panser ses blessures : la mort de sa mère adorée a ravivé le chagrin d'autres pertes, celle de son ami et mentor, mais celles également de ses deux enfants en bas âge, nés d'un mariage de convenance qui n'a pas tardé à se déliter. Cet homme à la vie trépidante, figure majeure de la Troisième République, à la carrière artistique au faîte de sa gloire, renoue avec les joies simples d'une vie anonyme.
    Mais la musique lui manque et quand, à la faveur d'une promenade dans la vieille ville, il entend jouer, plutôt bien, sa Danse macabre, il ne résiste pas à l'envie de faire irruption dans la riche demeure d'où s'échappe la mélodie au piano. Sa rencontre avec le jeune portier, que son arrivée impétueuse prend de cours, va changer le rythme de ses jours.
    Jonay lui servira de guide jusqu'à l'inéluctable terme de son séjour, lui dévoilant la puissance tellurique et sensuelle de son île. La parenthèse solaire du musicien en mal de consolation se transforme vite en un pas de deux entre ces êtres que tout semble séparer... Mais la sensibilité à fleur de peau et la clairvoyance du jeune homme, qui a su percer à jour la tristesse de son compagnon, ne vont tarder à abolir les distances.
    Trois mois après son arrivée, Saint-Saëns, dont l'absence fait toujours la une de la presse, est reconnu par une touriste, qui met ainsi un terme à son échappée. Elle aura donné lieu, sous la plume allègre de Vincent Borel, à un somptueux portrait de l'artiste renaissant à luimême sous l'intense lumière de l'Atlantique.

  • Hantée par des rêves de chevaux fous aux prénoms familiers, poursuivie par la question que sa fille pose à tout propos - « Elle est où, la maman ? » -, Marie vit un étrange été, à la croisée des chemins. Quand, sur le socle d'une statue de la Vierge au milieu du causse, elle découvre l'inscription Et à l'heure de notre ultime naissance, elle décide d'en explorer la mystérieuse invitation.
    Dès lors, elle tente de démêler l'écheveau de son héritage. En savoir plus sur ses aïeules qui, depuis le mitan du XIXe siècle, ont donné naissance à des petites filles sans être mariées, et ont subsisté souvent grâce à des travaux d'aiguille, devient pour elle une impérieuse nécessité.
    Elle interroge ses tantes et sa mère, qui en disent peu ; elle fouille les archives, les tableaux, les textes religieux et adresse, au fil de son enquête, quantité de questions à un réseau de femmes, historiennes, juristes, artistes, que l'on voit se constituer sous nos yeux. Bien au-delà du cercle intime, sa recherche met à jour de puissantes destinées. À partir des vies minuscules de ses ascendantes, et s'attachant aux plus émouvants des détails, Marie imagine et raconte ce qu'ont dû traverser ces « filles-mères », ces « ventres maudits » que la société a malmenés, conspués et mis à l'écart.
    À fréquenter tisserandes et couturières, à admirer les trésors humbles de leurs productions, leur courage et leur volonté de vivre, la narratrice découvre qu'il lui suffit de croiser fil de trame et fil de chaîne pour rester ce cheval fou dont elle rêve et être mère à son tour.
    Car le motif têtu de ce troublant roman, écrit comme un pudique hommage à une longue et belle généalogie féminine, est bien celui de la liberté, conquise en héritage, de choisir comment tisser la toile de sa propre destinée.

  • Sur le parking d'un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille méticuleusement, tristement. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, volait quelques instants de joie et dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable. Laurent, en tenue de sport, a remis de l'ordre dans sa voiture et dissimulé dans le coffre la mallette contenant ses habits de fête. Il s'apprête à retrouver femme et enfants pour le dîner.
    Petit garçon, Laurent passait des heures enfermé dans la penderie de sa mère, détestait l'atmosphère virile et la puanteur des vestiaires après les matchs de foot. Puis il a grandi, a rencontré Solange au lycée, il y a vingt ans déjà. Leur complicité a été immédiate, ils se sont mariés, Thomas et Claire sont nés, ils se sont endettés pour acheter leur maison. Solange prenait les initiatives, Laurent les accueillait avec sérénité. Jusqu'à ce que surviennent d'insupportables douleurs, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus réfréner ses envies incontrôlables de toucher de la soie, et que la femme en lui se manifeste impérieusement. De tout cela, il n'a rien dit à Solange. Sa vie va basculer quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois chez eux. À son retour, Solange trouve un cheveu blond...
    Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d'une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il lui faut laisser exister la femme qu'il a toujours été. Et convaincre son entourage de l'accepter.
    La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants - Claire a treize ans, Thomas seize -, l'incrédulité des collègues de travail : l'écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides, des mots simples et d'une poignante justesse, elle trace le difficile chemin d'un être dont toute l'énergie est tendue vers la lumière.
    Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d'être soi.

  • Pendant la nuit du 24 au 25 mars 2015, Félix de Récondo a cheminé vers la mort. Trois ans plus tard, sa fille Léonor transforme le huis clos de la chambre d'hôpital en un vibrant manifeste, « manifesto », témoignant de la liberté et de la force de création que ce père artiste garda inlassablement intactes.
    Deux narrations s'entrelacent, qui signent le portrait d'un homme dont la jeunesse fut marquée par la guerre civile espagnole et l'exil : celle de Léonor, envahie par les souvenirs et les émotions de la longue veille aux côtés de sa mère, Cécile ; et celle de Félix, dont l'esprit s'est échappé vers les contrées du passé.
    Il y a rejoint l'ombre d'Ernesto (Hemingway), qu'il n'a jamais revu depuis les déjeuners du dimanche à Pamplona, alors que lui était encore un petit garçon, dans les années trente. L'écrivain, déjà auréolé de sa gloire, y suivait les courses de toros. Aujourd'hui, toute différence d'âge abolie, Félix se remémore ceux qu'ils ont connus, sa petite enfance à Gernika, les mystérieuses activités politiques de ses oncles dans la maison d'exil des Landes. Il en vient bientôt à évoquer la mort tragique de ses enfants nés avant sa rencontre avec Cécile, et con fie à son vieux complice combien sa nouvelle famille l'a aidé à continuer à vivre, dessiner et sculpter.
    Ernesto, à son tour, lui raconte son besoin d'écrire, Martha et les femmes qu'il ne pouvait s'empêcher de séduire, sa propre fascination pour la mort, son suicide. Mais leur ultime conversation ne s'achèvera pas avant que Félix ait pu montrer à Ernesto le violon que, de ses mains, il fabriqua pour Léonor.
    À son chevet, sa fille lui fait écouter une ultime fois leur sonata da Chiesa de Corelli... La musique a tant accompagné leur bonheur, leur pas de deux artistique, depuis que, élève précoce, Léonor apprenait à maîtriser son instrument. Cette même musique ponctue d'une déchirante douceur leur dernière nuit, dont le récit, magnifique tombeau poétique, donne à jamais vie au créateur et au père merveilleux que fut Félix.

  • L'ami

    Tiffany Tavernier

    C'est un samedi matin comme un autre, dans la maison isolée où Thierry, le narrateur, s'est installé des années auparavant. Il y vit avec sa femme Élisabeth, encore endormie ;
    Leur fils habite loin désormais. Leur voisin Guy est rentré tard, sans doute a-t-il comme souvent roulé sans but avec sa fourgonnette. Thierry s'apprête à partir à la rivière, quand il entend des bruits de moteur.
    La scène qu'il découvre en sortant est proprement impensable : cinq ou six voitures de police, une ambulance, des hommes casqués et vêtus de gilets pare-balles surgissant de la forêt. Un capitaine de gendarmerie lui demande de se coucher à terre le temps de l'intervention.
    Tout va très vite, à peine l'officier montre-t-il sa stupeur lorsque Thierry s'inquiète pour Guy et Chantal, ses amis.
    Thierry et Élisabeth, qui l'a rejoint, se perdent en conjectures.
    En état de choc, ils apprennent l'arrestation de ces voisins si serviables, les seuls à la ronde, avec qui ils ont partagé tant de bons moments.
    Tenu par le secret de son enquête, le capitaine Bretan ne leur donne aucune explication, il se contente de solliciter leur coopération. Au bout de vingt-quatre heures de sidération, réveillé à l'aube par des coups frappés à la porte, Thierry réalise enfin, filmé sur son seuil par une journaliste à l'affût de sensationnel, que Guy Delric est le tueur des fillettes qui disparaissent depuis des années.
    Oscillant entre le déni, la colère et le chagrin, cet homme au naturel taciturne tente d'abord désespérément de retrouver le cours normal de sa vie : mais à l'usine, où il se réfugie tant bien que mal dans l'entretien des machines dont il a la charge, la curiosité de ses collègues lui pèse. Chez lui, la prostration d'Élisabeth le laisse totalement impuissant. Tandis que s'égrène sur toutes les chaînes de télévision la liste des petites victimes, il plonge dans ses carnets, à la recherche de détails qui auraient dû lui faire comprendre qui était véritablement son voisin. Les trajets nocturnes en fourgonnette, par exemple, ou cette phrase prononcée par Guy alors qu'ils observaient des insectes - un de leurs passe-temps favoris -, à propos de leur cruauté : « Tu sais quoi, Thierry, même le plus habile des criminels n'est pas capable d'une telle précision. » La descente aux enfers de cet être claquemuré en lui-même va se précipiter avec le départ de sa femme, incapable de continuer à vivre dans ce lieu hanté, cette maison loin de tout où elle avait accepté d'emménager avec réticence.
    Tiffany Tavernier va dès lors accompagner son protagoniste dans un long et bouleversant voyage. Pour trouver une réponse à la question qui le taraude - comment avoir pu ignorer que son unique ami était l'incarnation du mal -, il n'a d'autre choix que de quitter son refuge, d'abandonner sa carapace. Thierry part sur les traces d'un passé occulté - une enfance marquée par la solitude et la violence, dont les seuls souvenirs heureux sont les séjours dans la ferme de son grand-père mort trop tôt.
    Avec ce magnifique portrait d'homme, la romancière, subtile interprète des âmes tourmentées, continue d'interroger - comme elle l'avait fait dans Roissy (2018) -, l'infinie faculté de l'être humain à renaître à soi et au monde.

  • AMOURS. Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
    Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
    Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles.
    Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.

  • Quand la narratrice, Laure, se résoud à ouvrir les cartons que Léo lui a légués, elle y découvre tous les textes qu'ensemble ils avaient travaillés et déclamés dans la troupe fondée au lycée. Léo a fait du théâtre son métier et, même si Laure a renoncé à jouer, leur lien a perduré. Parmi ces précieux ouvrages, dessinant une géographie de leur amitié, elle trouve un exemplaire de La Chartreuse de Parme, dont ils n'avaient jamais parlé. « Un projet pour le paradis », se dit-elle. Le nom de l'édition, Delmas, lui est familier, on lui avait offert la même pour ses quatorze ans. Dès la lecture des premières pages, une image enfouie la ramène à ce dernier été chez sa grand-mère, sur une plage de Normandie, lorsqu'un homme de l'âge de son père lui avait demandé s'il pouvait lui lire son livre à haute voix, comme il le faisait pour sa fille disparue. Submergée par l'émotion, elle se souvient que, la veille de son départ, il lui avait murmuré :
    « Quand vous serez plus grande, vous irez à Parme, il faut lire ce roman de Stendhal à Parme. » Des années plus tard, elle décide d'obéir à cette affectueuse injonction : en souvenir de son lecteur de la plage, et de Léo, à qui elle n'avait jamais révélé cette scène.
    Laissant perplexe l'homme qu'elle vient de rencontrer à Paris, à qui elle confie son projet, elle prend le train pour l'Italie, en com- pagnie de ces deux ombres que relie le roman de Stendhal. Dans la sereine ville de Parme, la ferveur de ses préparatifs s'est évanouie.
    Mais, quand elle pénètre dans la salle du beau théâtre Farnèse, son voyage soudain prend un autre sens : sur la scène vide, défilent les silhouettes absentes dont les spectacles lui ont tout donné. Patrice Chéreau, Philippe Clévenot, Václav Havel, Tadeusz Kantor, Peter Brook et tant d'autres l'emportent dans une belle sarabande. Plutôt que celles, bien loin, de La Chartreuse de Parme, elle est venue suivre ici les traces d'un passé qui lui est essentiel.
    Le théâtre dès lors guide sa mémoire, envahit son séjour, l'apaise, et l'entraîne vers le présent. Quand, sur une impulsion, elle invite son amant parisien à la rejoindre, un autre voyage peut commencer...
    Bien dans la manière de Michèle Lesbre, dont l'écriture incite à se glisser dans les labyrinthes de la mémoire, Rendez-vous à Parme sonne comme une invitation à vivre, comme au théâtre, tous les possibles.

  • À Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l'entrepôt où sont entassées les femmes.
    Parmi celles qu'ils rudoient pour les obliger à sortir, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Érythréenne. Les deux amies se sont rencontrées là, après des mois d'errance sur les routes du continent. Grâce à toutes sortes de travaux forcés et à l'aide de leurs proches restés au pays, elles se sont acharnées à réunir la somme nécessaire pour payer les passeurs, à un prix excédant celui d'abord fixé. Ce soir-là pourtant, au bout d'une demi-heure de route dans la benne d'un pick-up fonçant tous phares éteints, elles sentent l'odeur de la mer.
    Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance comme pour un voyage d'affaires, se sont installées dans les minibus climatisés garés devant leur hôtel. Ce 16 juillet 2014, c'est enfin le grand départ. Dima, son mari et leurs deux fillettes ont quitté leur pays en guerre depuis un mois déjà, afin d'embarquer pour Lampedusa.
    Ces femmes si différentes - Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale - ont toutes trois franchi le point de non-retour et se re- trouvent à bord du chalutier, unies dans le même espoir d'une nouvelle vie en Europe.
    L'entreprenante et plantureuse Chochana, enfant choyée de sa communauté juive ibo, se destinait pourtant à des études de d roit, avant que la sécheresse et la misère la contraignent à y renoncer et à fuir le Nigeria. Semhar, elle, se rêvait institutrice, avant d'être enrôlée pour un service natio- nal sans fin dans l'armée érythréenne, où elle a refusé de perdre sa jeunesse. Quant à Dima, au moment où les premiers attentats à la voiture piégée ont commencé à Alep, elle en a été sidérée, tant elle pensait sa vie toute tracée, dans l'aisance et conformé- ment à la tradition de sa famille.
    Les portraits tout en justesse et en empa- thie que peint Louis-Philippe Dalembert de ses trois protagonistes - avec son acuité et son humour habituels - leur donnent vie et chair, et les ancrent avec naturel dans un quotidien que leur nouvelle condition de « migrantes » tente de gommer. Lors de l'effroyable traversée, sur le rafiot de for- tune dont le véritable capitaine est le chef des passeurs, leur caractère bien trempé leur permettra tant bien que mal de résis- ter aux intempéries et aux avaries. Luttant âprement pour leur survie, elles manifeste- ront même une solidarité que ne laissaient pas augurer leurs origines si contrastées.
    S'inspirant de la tragédie d'un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier da- nois Torm Lotte en 2014, Louis-Philippe Dalembert déploie ici avec force un ample roman de la migration et de l'exil.

  • Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d'Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre.
    Lors de ses soirées solitaires à l'auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea, il ne cesse d'interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.
    Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son oeuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l'affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo.
    Parce qu'enfin il s'abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au coeur d'une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son oeuvre. Il retrouvera désormais ceux qu'il a aimés dans la matière vive du marbre.

  • « Tu n'as jamais cultivé ton jardin. » C'est avec ces mots adressés à sa mère récemment disparue que s'ouvre le nouveau livre de Catherine Mavrikakis.
    Arrivée au Québec en 1957, pour épouser un homme fantasque qu'elle passera sa vie à attendre - dont on peut lire le flamboyant portrait dans La Ballade d'Ali Baba (2014), de la même autrice -, la jeune femme originaire du bocage normand ne cultivera en effet que l'ennui et la nostalgie d'une France à laquelle Paris Match et TV5 la reliaient en permanence.
    Dans ce journal de deuil, tenu par sa fille pendant une année après sa mort, les souvenirs de cette mère possessive, repliée sur son passé et refusant de voyager comme de s'intéresser au monde, sont comme filtrés par le chagrin en des fragments mélancoliques et tendres. En émerge le portrait d'une femme obsédée par la Seconde Guerre mondiale qu'elle a vécue enfant - elle était née en 1925 -, mais qui, les bons jours, acceptait de livrer quelques anecdotes de ses heureuses années cinquante à Saint-Germain-des-Prés.
    Avec cette Absente de tous bouquets, Catherine Mavrikakis nous offre également, en creux, un pudique autoportrait, où s'éclairent bien sûr sa propre fascination pour les fantômes et son goût de la solitude, acquis pendant une enfance vécue sous cloche, mais surtout son amour immodéré pour les mots. Car, dans sa détestation du Canada, sa chère maman entretenait aussi bien son accent français - hors de question pour la petite Catherine de parler devant elle avec une intonation autre que parisienne - qu'un formidable florilège d'expressions idiomatiques et surannées. « Tu n'étais ni zazou, ni bécasse, ni gourgandine, ni gigolette, ni goton. Mais pour toi, moi j'incarnais toutes ces greluches avec joie » lui confie l'écrivaine...
    Par-delà les portraits en miroir de ces deux femmes liées à jamais, ce beau livre explore avec une très grande finesse l'ambiguïté d'une relation filiale tissée de silence, de culpabilité et d'incompréhension, qu'illustre superbement la métaphore botanique courant au fil des pages, la mère n'aimant que les fleurs coupées, alors que la fille s'émeut à l'apparition du premier crocus et s'évertue de planter sur la tombe maternelle un parterre luxuriant.

  • Perdu dans un quartier inconnu de Jérusalem, le narrateur se félicite - à la vue de tous les ultra-orthodoxes qu'il croise - que ses arrière-grandsparents aient quitté leur shtetl ukrainien pour atterrir à Paris. Tout l'énerve dans ce voyage que lui a offert son neveu à l'occasion de ses cinquante ans. À commencer par le fait qu'il soit organisé, alors que, célibataire endurci, il n'aime rien tant que le calme de sa petite librairie de Bar-sur-Aube.
    Mais Robert Stobetzky n'a pas planté là son groupe par pur désir de tranquillité : il croit avoir reconnu, dans la silhouette familière d'une femme suivant un prêtre en soutane, celle avec qui, l'été 1969, il a vécu trois semaines de bonheur intense et qui est restée l'amour de sa vie. Vingt-six ans plus tard, il comprend, à la violence de sa propre réaction, qu'il ne s'est jamais remis de leur rupture aussi soudaine que brutale : un beau matin, Madeleine avait quitté le petit appartement sous les toits parisiens en lui enjoignant de ne pas chercher à la revoir.
    Le jeune orphelin de onze ans qu'il était - ses parents sont morts de la grippe en 1956 - a eu beaucoup de mal à surmonter ce nouvel abandon. C'est alors qu'il a décidé de quitter Paris et sa thèse sur Louise Labé pour s'installer en Champagne. Errant dans Jérusalem, il se remémore ses années de solitude, éclairées par la lecture et la révélation de la musique. Lui qui n'avait pas osé avouer à Madeleine sa méconnaissance des artistes figurant sur les pochettes des disques qu'elle lui avait fait découvrir est foudroyé par la Suite en do mineur de Bach, entendue par hasard à la radio. Il décide d'apprendre le violoncelle et sa rencontre avec Johann Chauchat, devenu son professeur, illuminera un temps ses journées...
    Au fil de ses déambulations loin du groupe, cet homme au mitan de sa vie voit ce voyage touristique qu'il n'a pas choisi se transformer en une longue remontée de sa propre existence. Sans doute lui fallait-il le fantôme de Madeleine, entrevu dans cette ville toute pétrie de passé, pour qu'il accepte ce retour en arrière.
    Jean Mattern, subtil instrumentiste d'un fascinant monologue où alternent ironie, allégresse et chagrin, écrit un très beau livre sur la perte.

  • En guise de prologue à cette fresque conduisant son protagoniste de Lódz, en Pologne, à Portau-Prince, l'auteur rappelle le vote par l'État haïtien, en 1939, d'un décret-loi de naturalisation in absentia, qui a autorisé ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à des centaines de Juifs, leur permettant ainsi d'échapper au nazisme.
    Avant d'arriver à Port-au-Prince - à la faveur de ce décret - au début de l'automne 1939, le docteur Ruben Schwarzberg, né en 1913 dans une famille juive polonaise, a traversé bien des épreuves. Devenu un médecin réputé et le patriarche de trois générations d'Haïtiens, il a peu à peu tiré un trait sur son passé. Mais, quand Haïti est frappé par le séisme de janvier 2010 et que la petite-fille de sa défunte tante Ruth - partie s'installer en Palestine avant la deuxième guerre mondiale - accourt parmi les médecins et les secouristes du monde entier, il accepte de revenir pour elle sur son histoire familiale.
    Pendant toute une nuit, installé sous la véranda de sa maison dans les hauteurs de la capitale, le vieil homme déroule pour la jeune femme le récit des péripéties qui l'ont amené à Port-au-Prince. Au son lointain des tambours du vaudou, il raconte sa naissance en Pologne, son enfance et ses années d'études à Berlin, où son père Néhémiah avait déménagé son atelier de fourreur, la nuit de pogrom du 9 novembre 1938, au cours de laquelle lui et son père furent sauvés par l'ambassadeur d'Haïti. Son internement à Buchenwald ; sa libération grâce à un ancien professeur de médecine ; son embarquement sur le Saint Louis, un navire affrété pour transporter vers Cuba un millier de demandeurs d'asile et finalement refoulé vers l'Europe ; son arrivée, par hasard, dans le Paris de la fin des années 1930, où il est accueilli par la communauté haïtienne et, finalement, son départ vers sa nouvelle vie, muni d'un passeport haïtien : le docteur Schwarzberg les relate sans pathos, avec le calme, la distance et le sens de la dérision qui lui permirent sans doute, dans la catastrophe, de saisir les mains tendues. Fascinant périple, le roman de Louis-Philippe Dalembert rend également un hommage tendre et plein d'humour à sa terre natale, où nombre de victimes de l'histoire trouvèrent une seconde patrie.

  • Les discussions des voyageurs de toutes nationa- lités, les panneaux où viennent s'afficher les nu- méros de vol, les boutiques, les enseignes cligno- tantes, les annonces lumineuses, les bribes échan- gées par les personnels navigants ou au sol, les demandes affolées des passagers en transit, égarés dans le vaste aéroport : tel est le quotidien de la narratrice de ce roman, son environnement visuel et sonore, depuis qu'elle a élu domicile à Roissy.
    Sans cesse en mouvement, toujours tirant derrière elle une petite valise, elle va d'un terminal à l'autre, engage des conversations, s'invente des vies, éter- nelle voyageuse qui pourtant ne montera jamais dans un de ces avions dont le spectacle l'apaise.
    Passée maîtresse dans l'art de l'esquive, elle sait comment éviter les questions trop pressantes.
    Cette femme sans domicile fixe, dont Tiffany Tavernier fait l'héroïne de son nouveau roman, est ce qu'il est convenu d'appeler une « indécelable ».
    Arrivée à Roissy dans une grande confusion mentale, sans mémoire ni passé, elle a trouvé dans ce non lieu qui les englobe tous un cocon protecteur. Au fil des jours, elle s'y est reconstruit une vie. Les subterfuges qu'elle déploie pour rester propre et bien habillée, les rencontres incongrues, les épisodes cocasses - comme ces sangliers qui ont envahi les pistes -, mais aussi les angoisses d'être repérée par les forces de l'ordre, elle les confie à Vlad, l'homme dont elle partage parfois le matelas dans la galerie souterraine d'où lui ne sort jamais.
    Instituant habitudes et rituels comme autant de remparts au désarroi qui souvent l'assaille, s'attachant aux lieux et aux êtres - notamment à cet « homme au foulard » présent tous les jours, comme elle, à l'arrivée du vol Rio-Paris -, la femme sans nom fait corps avec l'immense aérogare.
    Mais, bientôt, ce fragile équilibre est rompu.
    Quand Vlad tombe très malade, la bulle de sécu- rité vole en éclats. Avec un art consommé de la narration, Tiffany Tavernier nous entraîne alors sur les chemins d'une belle et difficile reconquête.
    Bouleversée par la relation qui se noue avec Luc, « l'homme au foulard », celle qui lui dit se prénom- mer Anne va, petit à petit, apprendre à renoncer à son présent d'aéroport pour accepter qui elle est.
    Magnifique portrait de femme rendue à elle-même à la faveur des émotions qui la traversent, Roissy est un livre puissant, qui interroge l'infinie capacité de l'être humain à renaître à soi et au monde.

  • Parias

    Beyrouk

    Tout ramène le père et le fils, dont les récits alternent dans cet envoûtant roman, au drame qui a fait éclater leur famille.
    Le père est en prison. Dans une longe mélopée adressée à la femme qu'il est parvenu à épouser et qu'il aime encore aveuglément, il convoque les prémices enchantées de leur histoire et les souvenirs des jours heureux, mais également l'engrenage des mensonges et de la jalousie. Pour elle, le jeune étudiant issu d'une tribu nomade était prêt à tout : s'inventer un passé, rompre avec les siens, vendre son cheptel et, grâce à cet argent, lui offrir l'avenir chimérique dont elle rêvait. Maintenant que tout est perdu, il se remémore ce monde du désert qu'elle méprisait, la vie d'errance à laquelle il a renoncé, au rythme du soleil, des étoiles et des bêtes.
    Leur fils, enfant des quartiers pauvres, n'a pas supporté le silence des dunes, l'école coranique, l'eau qu'il fallait aller puiser. Il s'est vite réfugié chez des amis de ses parents. Les batailles rangées entre bandes rivales, les soirs à regarder le foot à la télévision, les menus larcins, l'empêchent de trop penser à sa mère qu'il adorait. Parfois, il traîne aux alentours de la prison. Et aussi près de la maison de sa petite soeur, Malika, qui lui manque mais qu'on lui interdit de voir.
    En écho à la voix puissante et désespérée de son père, celle naïve et bouleversante du garçon vient ancrer la tragédie intime qu'ils partagent dans un saisissant contraste entre croissance urbaine et habitudes ancestrales des Bédouins. Ce n'est pas la moindre qualité de Parias que d'inscrire dans l'universel ces destins si singuliers avec une telle force d'émotion.

  • Dehors, le bruit des tirs s'intensifie. Rassemblés dans la cour de l'école, les élèves attendent en larmes l'arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l'heure « son géant ». La main accrochée à l'un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
    Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l'enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s'y est tôt habituée.
    Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n'a rien de démesuré. Même s'il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel - qui a le tort de n'être d'aucune faction ni d'aucun parti - n'a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
    L'année des douze ans de sa fille, la famille s'exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d'aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu'elle se garde bien d'arracher.
    De sa bataille permanente avec la mémoire d'une enfance en ruine, l'auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l'on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

  • Dans ce restaurant d'Aranjuez où il a ses habitudes, Aïta vient d'être menacé par deux hommes au motif qu'il est un directeur : il serait un " bourreau d'ouvriers ". Les temps sont troublés, il sait qu'il lui faut s'enfuir. Prenant le pari qu'il sera protégé par une ostentatoire excentricité, il revêt un costume de lin blanc et s'empare de la cage du canari : il sort de chez lui en se pavanant et marche lentement jusqu'à la gare pour sauter dans le premier train à destination d'Irun. Il espère retrouver là-bas sa femme et leurs trois fils, en villégiature dans la maison familiale. Mais il est inquiet : ses beaux-frères sont des activistes et, en cet été 1936, le Pays basque espagnol risque de tomber entre les mains des franquistes. Quand il arrive, la maison vide révèle un départ précipité : le gâteau de riz préparé pour l'anniversaire d'un des enfants est resté sur la table, inentamé. Le matin même, un homme est venu les avertir : ils vont tous être fusillés, du petit au grand-père. Ama trouve à peine le temps de rassembler quelques bijoux et de prévenir une voisine pour que son mari sache où les retrouver à son retour, prévu dix jours plus tard. Prétextant un pique-nique sur l'autre rive de la Bidassoa, elle part demander l'hospitalité à une amie d'Hendaye pour elle, ses enfants, ses frères et ses parents âgés. Elle ne sait pas qu'ils ne reviendront pas de si tôt en Espagne. Concomitantes, les deux scènes d'ouverture, très maîtrisées et visuelles, donnent le ton de ce roman de l'exil : avec une belle pudeur et sans le moindre pathos, Léonor de Récondo retrace le destin d'une famille de républicains basques, de leur fuite en 1936 à l'après-guerre.
    À Hendaye où Aïta a retrouvé les siens, on s'organise tant bien que mal. Jusqu'en 1939, quand les oncles vont finalement être arrêtés et transférés au camp de Gurs, la vie est suspendue au quotidien : les enfants apprennent le français, vont à l'école, le grand-père s'improvise horloger, Aïta cultive un magnifique potager pour nourrir la famille, avant de trouver un travail d'ouvrier à l'usine d'armement. Il faut survivre. Ama, figure de mère courage, ne laisse personne se plaindre. L'essentiel n'est-il pas qu'ils soient ensemble ? Les fragments du journal intime qu'elle tient depuis le départ d'Irun donnent la mesure de sa détermination, et aussi de ses tourments.
    Quand on propose sa candidature à un poste de métayer dans les Landes, toute la famille le pousse à accepter. Là encore, ils vont s'adapter : la vie à la campagne est rude, surtout l'hiver, le sol de la ferme est en terre battue, et les Allemands ne sont pas loin, qui surveillent la centrale électrique voisine. Car la rumeur de l'histoire est bien présente dans cette saga intime et familiale : les oncles sont revenus et poursuivent leurs activités politiques et secrètes, leurs partisans défilent, éveillant la curiosité des enfants. Ama recueille les confidences de tous et prend sur elle, toujours. Elle écrit de moins en moins dans son journal : la vie se confond avec la dureté des jours et les espoirs de retour s'éloignent. Elle gardera pour elle ses secrets. laissant le lecteur toujours sur la crête de l'émotion.

  • « Toutes ces écoles, toutes ces années, tous ces visages d'enfants aujourd'hui vieillis continuent de m'accompagner, alors que j'ai quitté mon dernier poste en 1995. Cinquante ans de vie à l'école, 1945-1995, un roman où tous les vrais personnages se bousculent dans ma mémoire et où l'école laïque et républicaine que j'ai connue a perdu au fil du temps le rayonnement qu'elle avait encore lorsque j'ai débuté dans ce beau métier. Que lui est-il arrivé ? Le désespoir de certains enseignants me bouleverse. Aujourd'hui, si j'exerçais encore, il pourrait tout à fait s'emparer de moi. » M. L.
    Michèle Lesbre a été institutrice, puis directrice d'école, pendant de nombreuses années. Observatrice attentive des changements survenus dans l'Éducation nationale, elle s'interroge, dans ce texte qui n'a rien d'une fiction, sur le beau métier qui a été le sien. On sourit aux évocations de lectures buissonnières et aux tendres portraits d'élèves récalcitrants. On découvre une école libre et joyeuse, que maîtres et parents construisaient ensemble. Et où les enseignants, en fidèles héritiers des hussards noirs de la République, ne s'en laissaient pas conter sur le respect de leurs prérogatives.
    On lit aussi dans Tableau noir l'expression d'une sourde inquiétude. Face au désarroi des jeunes collègues en manque de formation sérieuse, face aux réformes à répétition et aux surcharges administratives, que va-t-il rester de l'utopie d'une école qui serait le lieu d'apprentissage de la vie ?
    Comme un contrepoint au texte vibrant et grave de l'écrivaine, les dessins de Gianni Burattoni viennent souligner ce magnifique hommage à un métier passionnément aimé.

  • David déserte Londres quand la femme dont il s'apprêtait à adopter le petit garçon le quitte. À Paris, il s'installe dans le premier appartement venu, avec une grande baie vitrée sur la Seine. Encore sous le choc, il accepte sans arrière-pensée de montrer à l'homme qui l'aborde sur un banc de l'île aux Cygnes, en contrebas de chez lui, sa vue exceptionnelle.
    Vingt-cinq ans plus tard, David et Émile, toujours amoureux, habitent encore le lieu de leur rencontre.
    Émile, jeune interne à l'époque, est à présent un neurochirurgien réputé. David, tout à ses biographies de musiciens oubliés et à sa vie harmonieuse avec Émile, est parfaitement heureux. Mais la courte période où il a failli devenir père se rappelle parfois à lui comme un rêve récurrent... et le vertige le saisit.
    Émile le sait bien, dont les certitudes et la froideur clinique vacillent le jour où, sur son carnet de rendez- vous, il voit inscrit le nom de Simon Weber. Il sait bien aussi que ce patronyme est celui du fils perdu de son compagnon. Tenu par le secret médical, il ne peut rien en dire à ce dernier.
    Commence alors un magnifique pas de deux, où le sentiment amoureux se conjugue au sourd désir de paternité de David, dans l'alternance de poignants monologues intérieurs. Une troisième voix, surgie d'un lointain passé, jouera le contrepoint, donnant à ce beau roman de la complexité des émotions une ampleur et une force troublantes.

  • Rien ne semble pouvoir troubler le calme du grand-duché d'Éponne. Les accords financiers y décident de la marche du monde, tout y est à sa place, et il est particulièrement difficile pour un étranger récemment arrivé de s'en faire une, dans la capitale proprette plantée au bord d'un lac.
    Accueillir chez lui un migrant, et rendre compte de cette expérience, le journaliste vedette Jean-Marc Féron en voit bien l'intérêt : il ne lui reste qu'à choisir le candidat idéal pour que le livre se vende.
    Ailleurs en ville, quelques amis se retrouvent pour une nouvelle séance d'écriture collective : le titre seul du pamphlet en cours - Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste - sonne comme un pavé dans la mare endormie qu'est le micro-État.
    Subtile connaisseuse des méandres de l'esprit humain, Diane Meur dévoile petit à petit la vérité de ces divers personnages, liés par des affinités que, parfois, ils ignorent eux-mêmes. Tandis que la joyeuse bande d'anticapitalistes remonte vaillamment le courant de la domination, l'adorable Hossein va opérer dans la vie de Féron un retournement bouleversant et lourd de conséquences.
    C'est aussi que le pamphlet, avec sa charge d'utopie jubilatoire, déborde sur l'intrigue et éclaire le monde qu'elle campe. Il apparaît ainsi au fil des pages que ce grand-duché imaginaire et quelque peu anachronique n'est pas plus irréel que le modèle de société dans lequel nous nous débattons aujourd'hui.
    Doublant sa parfaite maîtrise romanesque d'un regard malicieusement critique, Diane Meur excelle à nous interroger : sous ce ciel commun à tous les hommes, l'humanité n'a-t-elle pas, à chaque instant, le choix entre le pire et le meilleur ?

  • Urbain, électrique, chatoyant, le nouveau roman de Yanick Lahens est tout entier contenu dans le beau paradoxe de son titre : ici, les personnages évoluent sur une scène, Port-au-Prince, dont la violence trouve son pendant dans une « douceur suraiguë », cette même douceur qui submerge Francis, un journaliste français, le soir de son arrivée, quand au Korosol resto-bar s'élève la voix cassée et intense de Brune, la chanteuse.
    Le père de Brune, le juge Berthier, vient d'être assassiné, sans doute coupable de ne pas avoir cédé aux pressions et aux menaces dont il était l'objet, et d'être resté intègre jusqu'au bout, dans cette ville où tout s'achète. À l'annonce de la mort de ce père qui lui a tout donné - l'amour de la musique, la confiance en elle, le chemin de l'exigence -, la raison de sa fille a manqué basculer. Aujourd'hui qu'elle s'habitue à l'évidence de la mort, tout son être pourtant refuse de consentir à la prudence et à la résignation que lui suggère Cyprien. L'amour que Brune éprouve pour cet ancien étudiant de son père vacille à mesure que Cyprien Novilus, gamin pauvre, devenu stagiaire dans un cabinet d'avocats, « fait l'important, le monsieur à costume et cravate ».
    Le réconfort, Brune le trouve dans le cercle de ceux qui se réunissent régulièrement chez son oncle Pierre. Lui non plus n'a pas renoncé à élucider le meurtre du juge, son beau-frère, même si deux de ses anciens condisciples à l'école des Frères de l'instruction chrétienne, devenus avocat influent et homme d'affaires, lui confirment que l'enquête n'aboutira jamais... Pierre, lui, est resté fidèle à lui- même : revenu en Haïti après de longues années à l'étranger - ses parents l'y avaient envoyé très jeune, l'homosexualité n'était pas bien vue alors dans la petite bourgeoisie -, il vit reclus dans sa maison, malade, mais heureux de cuisiner les same- dis pour ses amis. Tous font bloc autour de Pierre et de Brune, tous tentent à leur manière de résister à la ville où la violence et la corruption sont loi.
    Avec Ézéchiel, le poète qui rêve d'échapper par tous les moyens à son quartier misérable, avec Ronny l'Américain, dont Haïti est devenue la seconde patrie, avec Francis, qui a décidé que son premier reportage ici serait une enquête sur la mort du juge, Yanick Lahens nous entraîne dans une course folle, une plongée trépidante dans les entrailles de cette ville qu'elle aime, dont elle montre une fois encore, et de manière éclatante, qu'elle n'est ni un cauchemar ni une carte postale.
    Par une subtile alternance entre monologues intérieurs et descriptions, elle parvient à nous faire entrer dans l'intimité de chacun - dans celle du petit malfrat Jojo Piman Piké, comme dans celle de Brune, magnifique personnage de femme -, et à nous faire vibrer au rythme d'une magistrale écriture, rapide et syncopée.

  • Quand un soir elle a remplacé au pied levé Pogorelich à Wigmore Hall, la salle de concert londonienne, celle qui allait devenir la grande pianiste Viviane Craig ne savait pas encore que sa gloire soudaine ne serait pas son défi le plus difficile à relever. Si sa vie tranquille de professeur de piano, mariée au directeur du service culturel de la BBC, a certes changé après ce succès inaugural, sa rencontre avec James, l'évidence avec laquelle elle a cédé au désir de ce charismatique critique musical, boxeur à ses heures, a profondément bouleversé son équilibre intime.
    Des années plus tard, alors que leur passion va grandissant, Viviane apprend, par un appel de son exécuteur testamentaire, le décès brutal de James. Sans mesurer le sens ni la portée de la requête posthume qu'il transmet, l'homme invite la pianiste, retirée depuis cinq ans déjà de la scène musicale, à jouer une dernière fois lors de la messe de funérailles.
    Pendant le long trajet en métro qui va la conduire de sa demeure de Wimbledon au quartier de Holborn, Viviane, elle-même stupéfaite d'avoir accepté sans réfléchir cette épreuve, laisse libre cours aux émotions qui l'assaillent. L'église choisie par James, minutieux ordonnateur de la cérémonie, est voisine de son appartement, refuge de leurs amours, de leurs conversations, des après-midi pendant lesquelles Viviane répétait ses concerts sur le Yamaha ou le Steinway dont elle se demande ce qu'il va bien advenir.
    L'angoisse de ne réussir à dissimuler son violent chagrin, voué lui aussi à la clandestinité, le ressac des souvenirs heureux, les confidences arrachées à l'homme secret qu'était James - et notamment les raisons de sa fascination pour le tableau de Cézanne représentant le lac d'Annecy, le bleu du lac - cohabitent, à mesure que défilent les stations de la Piccadilly line, en un fiévreux et hypnotique monologue intérieur.
    Beau chant d'adieu et bel hommage au pouvoir de la musique que ce nouveau roman, parfaitement maîtrisé, de Jean Mattern, subtil interprète du trouble amoureux et de la complexité des sentiments.

  • Parce qu'elle était sans nouvelles de Gyl, qu'elle avait naguère aimé, la narratrice est partie sur ses traces. Dans le transsibérien qui la conduit à Irkoutsk, Anne s'interroge sur cet homme qui, plutôt que de renoncer aux utopies auxquelles ils avaient cru, tente de construire sur les bords du Baïkal un nouveau monde idéal.
    À la faveur des rencontres dans le train et sur les quais, des paysages qui défilent et aussi de ses lectures, elle laisse vagabonder ses pensées, qui la renvoient sans cesse à la vieille dame qu'elle a laissée à Paris. Clémence Barrot doit l'attendre sur son canapé rouge, au fond de l'appartement d'où elle ne sort plus guère. Elle brûle sans doute de connaître la suite des aventures d'Olympe de Gouges, auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, de Marion du Faouët qui, à la tête de sa troupe de brigands, redistribuait aux miséreux le fruit de ses rapines, et surtout de Milena Jesenská qui avait traversé la Moldau à la nage pour ne pas laisser attendre son amant. Autour du destin de ces femmes libres, courageuses et rebelles, dont Anne lisait la vie à l'ancienne modiste, une belle complicité s'est tissée, faite de confidences et de souvenirs partagés. À mesure que se poursuit le voyage, les retrouvailles avec Gyl perdent de leur importance. Arrivée à son village, Anne ne cherchera même pas à le rencontrer.
    Dans le miroir que lui tend de son canapé rouge Clémence, l'éternelle amoureuse, elle a trouvé ce qui l'a entraînée si loin : les raisons de continuer, malgré les amours perdues, les révolutions ratées et le temps qui a passé. Le dixième livre de Michèle Lesbre est un roman lumineux sur le désir, un de ces textes dont les échos résonnent longtemps après que la lecture en est achevée.

    Michèle Lesbre vit à Paris. Son précédent roman, La Petite Trotteuse (Sabine Wespieser éditeur, 2005 et Folio, 2007), qui a remporté le prix des libraires Initiales, a consacré son talent d'écrivain.

  • Après trois jours de tempête, un pêcheur donne l'alerte : il vient de découvrir le corps d'une jeune fille échoué sur la grève. On ne sait pas comment ni pourquoi la dernière des Lafleur s'est retrouvée là. Sa voix de rescapée va bientôt s'élever, tel un contrepoint à l'ample roman familial que déploie ici Yanick Lahens, pour convoquer les trois générations qui l'ont précédée.
    Les Lafleur ont toujours vécu à Anse-Bleue, un village d'Haïti où la terre et les eaux se confondent dans une violente beauté. Entre eux et les Mésidor, l'histoire est ancienne, et le ressentiment aussi. Il date du temps où cette famille de nantis a fait main basse sur toutes les bonnes terres de la région. Les Lafleur vivent désormais du maigre produit de leur petite exploitation.
    Quand, au marché, Tertulien Mésidor, l'homme au regard de seigneur et de voyou, s'arrête comme foudroyé devant l'étal d'Olmène Lafleur, quinze ans à peine, les cartes promettent d'être rebattues.
    La passion de ces deux-là va se jouer sous le regard des hommes et des dieux, à rebours des idées reçues sur une île à genoux. Avec ses mots précis et puissants, Yanick Lahens ne cesse de réinventer son pays : la vie des paysans à qui elle donne chair obéit à ses lois éternelles. Les gens de la ville, venus recruter pour de grands rassemblements à Port-au-Prince, ne les comprendront jamais : la rumeur de la politique n'est pas loin.
    Dans la terre de cette île où le monde ancien ne cesse de chevaucher le monde nouveau, où les hommes se placent sous la protection du panthéon vaudou, l'écrivain puise la matière vive d'un roman éblouissant et inspiré.

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