• Trencadis

    Caroline Deyns

    "Je montrerai tout. Mon coeur, mes émotions. Vert - rouge - jaune - bleu - violet. Haine -amour - rire - peur - tendresse". Niki hait l'arête, la ligne droite, la symétrie. A l'inverse, l'ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie.
    Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Trencadis est le mot qu'elle retient : une mosaïque d'éclats de céramique et de verre. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, se dit-elle, le trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l'unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement.
    Briser le quotidien pour inventer le féérique. Elle rit : ce devrait être presque un art de vie, non ? "J'aime l'imaginaire comme un moine peut aimer Dieu".

  • Tour de plume

    Caroline Deyns

    Si vous poussez la porte de la librairie de Monsieur H., vous le trouverez, derrière son comptoir, cachant sa frustration sous un sourire affable. Car Monsieur H., grand amateur de littérature, se désespère de ne pouvoir lui-même écrire une oeuvre. Après quarante années de vains efforts, il semble cependant prêt à déposer les armes - son stylo-plume en l'occurrence - et à se consacrer à ses clients.
    Un jour, une jeune fille, Isis, entre dans la boutique pour demander son chemin, griffonne un plan, et, cédant à la tentation, dérobe le stylo du libraire. L'objet passera alors de main en main, pour nous entraîner dans une étonnante ronde de personnages : Isis elle-même, fragile adolescente aux journaux intimes peu communs ; Paul, jeune homme faussement ordinaire, s'égarant de soirées arrosées en nuits décousues ; Sybille, « bibliovore » obèse, qui s'est volontairement ensevelie sous la graisse au fil des ans ; Emma, trentenaire rangée dont la soudaine déraison ravive une ancienne fêlure ; Roman Hipser, écrivain reconnu.
    Ainsi se déroule avec brio un récit dévoilant les failles de chacun, jusqu'à un surprenant final. C'est seulement alors que se révèle le sens du roman, de ce Tour de plume à la saveur douce-amère qui sait si bien tisser des liens entre l'amour des livres et les blessures des hommes.

  • « Si les hommes la désirent, c'est par curiosité. Car que peut donner sous les baisers une telle femme, si jeune, saine et vive, une femme qui récite de tête des poèmes entiers de Walt Whitman et refuse de porter le corset, qui débarque d'Amérique et ne tarit pas sur la Grèce Antique, qui danse en tunique transparente, pieds nus et couronnée de fleurs, parcourue d'ondulations frissonnantes comme une vague prête à mourir à leurs pieds ? » Comment imaginer une telle gloire dans le destin de la petite Isadora Duncan, née en 1877 à San Francisco dans une famille de quatre enfants, abandonnée par le père, banquier ruiné. Années de vaches maigres, de faim, d'errances à travers les États-Unis ?
    Puis, à l'âge de 22 ans, Isadora les persuade de la suivre en Europe, à Londres puis à Paris où, en deux ans, elle va connaître un succès fulgurant, en révolutionnant la danse par sa liberté d'expression, redonnant toute sa place à l'harmonie, la beauté du corps, quasi-nue sous des tuniques et voiles légers. D'une écriture fiévreuse, le roman de Caroline Deyns raconte le destin hors norme d'Isadora : sa force de caractère, ses amours - nombreuses et mouvementées -, ses enfants qu'elle perdit tous tragiquement, ses triomphes, les écoles qu'elle fonda, son engagement aux côtés de la révolution russe, sa mort tragique à Nice en 1927, étranglée par son foulard de soie pris dans les roues de sa voiture.

    L'histoire d'une énergie, d'une femme fascinante pour qui la vie n'était qu'une danse. Qu'elle exécuta magistralement, libre et entière.

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