Langue française

  • Cet ouvrage qui a plus de vingt-cinq ans ne porte guère de ride. L'auteur nous parle déjà de Finkielkraut, de BHL, de Cohn-Bendit, de Bruckner. Et déjà, il nous en dit l'essentiel. Renonçant aux apparences de la bienséance, de la suavité bourgeoise propres, Guy Hocquenghem a usé de la truculence, de la démesure. Son livre éclaire le volet intellectuel de l'ère des restaurations. Les forces sociales qui la pilotaient tiennent encore fermement la barre ; les résistances, bien qu'ascendantes, demeurent éparses et confuses. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. Les repentis ont pris de l'âge et la société a vieilli avec eux. L'hédonisme a cédé la place à la peur, le culte de l'« entreprise » à celui de la police. Favorisés par l'appât du gain et par l'exhibitionnisme médiatique, de nouveaux retournements vont survenir. Lire Guy Hocquenghem nous arme pour y répondre avec ceux qui savent désormais où ils mènent.

  • « Je descendais une rue perdue, dans un quartier périphérique, à la recherche d'une pissotière mal famée. Sous un pont, deux loubards attendaient, adossés à leurs motos. Et quand je suis passé, ils m'ont crié, pas méchamment : « Race D'Ep ! » Comme j'étais ivre, il m'a fallu quelque temps pour comprendre. Les invertis ne parlent pas verlan. Race d'Ep, pour pédéraste. Un instant, j'avais senti flotter l'ombre d'une autre race. Ce cri, je l'avais moins senti comme une insulte que comme l'évidence résumée de mon appartenance à un autre monde, à une autre Histoire. Une histoire pas si vieille : née il y a un siècle, et dont les débuts pourraient encore être contés par des vivants. Naissance d'une nouvelle identité, devenue en cent ans une quasi-nature. Ils apparaissent un peu avant le tournant du XXe siècle, mutants des arts de l'image et des sciences médicales, se découvrant peu à peu à travers leurs représentations comme une espèce particulière. Entre les guerres, dans les convulsions de l'Allemagne pré-concentrationnaire, ils prolifèrent comme du chiendent, construisant leur propre destin jusqu'à former une nouvelle définition de l'être humain, un peuple dispersé. Un peuple sans mémoire, oublieux aussitôt des expériences vécues et des exterminations. Une conscience d'être autre qui n'est pas éternelle, mais n'est pas née non plus dans la Libération américaine des années soixante, qui a eu il y a un demi-siècle son âge d'or, continent perdu effacé par le bain de sang totalitaire. » C'est cette histoire inconnue que ce livre, écrit en 1979, veut rendre visible au travers des images qu'elle a créées. La Race d'Ep.

  • Si Guy Hocquenghem fut une figure marquante du gauchisme de l'après-68, puis du Front homosexuel d'action révolutionnaire, il délaissa vite la prose militante en publiant essais et romans au cours de sa brève mais fulgurante existence. Un journal de rêve remet en lumière une autre facette de son talent - sa plume de chroniqueur, reporter et polémiste -, et offre un large choix d'articles issus de divers organes contre-culturels : Libération surtout, où il fut pigiste dès 1975 puis salarié jusqu'en 1982, mais aussi Actuel ou Gai Pied Hebdo.
    Dans ce recueil posthume, on découvrira les étapes d'une pensée en mouvement qui s'obstine à repérer les nouveaux totems et tabous d'un monde en mutation, autrement dit l'archéologie de notre modernité. Trois décennies plus tard, parions que la plupart des questions ici soulevées demeurent d'une «inactualité» brûlante.

  • En 1972, un jeune philosophe alors âgé de vingt-cinq ans publiait un livre au titre retentissant : Le Désir homosexuel. Ecrit sous l'influence de Gilles Deleuze, et profondément marqué par le bouillonnement politique et intellectuel qui a suivi en France la révolte de mai 68, l'ouvrage s'inscrivait aussi dans le sillage des émeutes homosexuelles de Stonewall, à New York en 1969, et de la naissance, aux États-Unis, d'un mouvement gay et lesbien qui se pensait comme subversif et voulait révolutionner la société.

    Ce livre est vite devenu un classique dans le monde entier, et notamment aux Etats-Unis où il a trouvé récemment une nouvelle jeunesse lorsque les penseurs de la Queer Theory ont revendiqué son héritage.

    /> Près de trente ans après sa parution, le livre de Guy Hocquenghem a bien quelque chose à nous dire, à la fois parce qu'il nous aide à comprendre le regain que vient de connaître ce qu'il appelait la "paranoïa anti-homosexuelle", et parce qu'il incite ceux qui portent les revendications gays et lesbiennes sur la scène publique à s'interroger sur l'évolution actuelle qui tend à la normalisation et à l'intégration.


    Guy Hocquenghem est mort du sida en 1988.

  • La France, avec un f minuscule comme Guy Hocquenghem l'écrit dans son essai à charge, c'est la France de ceux qui sont persuadés qu'elle est ou a été la meilleure en tout ; dans sa langue, sa littérature, sa cuisine, etc.
    Pour mieux rejeter cette France-là, l'auteur se livre à un véritable jeu de massacre intellectuel et choisit l'éloge de l'autre, du métis, de l'étranger. À la manière d'un Genet, en « ennemi intérieur », il renie en bloc la francité pour devenir le métis dont il affectionne la liberté d'être et de penser.
    À mille lieues des contempteurs nostalgiques, Guy Hocquenghem dynamite le système, souvent avec une certaine injustice, pour faire l'éloge d'un métissage dont il affirme qu'il sera une chance pour le vieux pays qui est le sien.

  • Oiseau de la nuit

    Guy Hocquenghem

    Il y a dix ans, le 28 août 1988, Guy Hocquenghem, âgé de quarante et un ans, mourait du sida.
    René Schérer, qui fut son maître et son plus proche ami, le compara alors à un ange franchissant les portes de la mort, souriant, les ailes déployées.
    Ailes déployées ou ailes brisées ? Les deux, sans doute. Il nous reste ces ailes blanches et noires que sont les pages de La Colère de l'Agneau, un des plus beaux romans historiques de ce siècle, d'Eve, qui est ce qu'on a écrit de plus fort en langue française sur le sida, de L'Ame atomique, passionnant traité d'esthétique que Guy composa avec Renée Schérer, de sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, pamphlet au vitriol sur les arrivistes et les histrions de notre petit monde médiatique parisien.
    Les nouvelles assemblées dans Oiseau de la nuit vont permettre à celles et ceux qui n'ont jamais lu Guy Hocquenghem de découvrir ce magnifique écrivain, ce coeur noble, cet esprit à la fois mélancolique et amoureux de la vie, cette voix libre, libératrice, cette intelligence salamandrine.
    Gabriel Matzneff.

  • Le gay voyage

    Guy Hocquenghem

    Ce livre est celui d´un piéton de la nuit. On y marche à travers les villes, sur des trottoirs qu´éclaire une lune complice. Car les pédés vivent beaucoup la nuit, et rnarchent sans arrêt. Infatigables arpenteurs des cités endormies, ils ne peuvent prendre leur plaisir qu´au terme d´explorations interminables, de va-et-vient souples et mystérieux. Les pédés sont des chats, avant d´être des hommes, et ils ont besoin de parcourir leur territoire avant d´y élire leur place, leur amour.


    Ce livre est un compagnon de voyage. Lisez-le, le soir, à votre hôtel, avant de vous mettre en chasse. Lisez mon itinéraire avant d´accomplir le vôtre, qui sera si différent.
    Pour les sept villes qu´il parcourt, choix arbitraire du plaisir de voyager, une brève série d´adresses vous permettra d´accéder aux lieux que je vis moi-même. Choix délicat, où ne figure pas la grosse cavalerie du voyageur pressé, mais des lieux que signale quelque extravagance, quelque spécialité, quelque parfum d´exploration.


    Ce livre est un guide, mais un guide personnel; avant d´entrer dans la nuit des ghettos, je vous propose ma vision, comme un compagnon de route vous conte ses souvenirs. Ai-je dit deux fois "ghetto" ? Nous transportons chacun notre ghetto avec nous. Je n´ai pas voulu que ce "guide homosexuel" fût simplement le recensement des lieux pédés des grandes métropoles. En chaque ville, il est une voie d´accès propre aux minoritaires, une sensibilité qui leur est particulière, dans la manière de ressentir ce qui fait le climat d´une cité. Mais cette sensibilité ne se limite pas au "ghetto", elle donne forme et sens à toute la ville. Pour moi, le carnaval de Rio, ou le "Jour de la reine" à Amsterdam, sont aussi, et même plus, dignes d´attention que l´inévitable disco guy partout reproduite.

  • Rendre l'âme : les idéaux exténués et les utopies contestataires semblent bien sur le point de le faire. Et à la satisfaction générale, notre époque "post-moderne" clôt l'ère des idéologies. Alors, comment rendre une âme au prosaïsme et au désenchantement positivistes qui nous entourent ? Restituer une âme, qui ne soit pas le toc sentimental d'un kitsch cynique ?
    Le remède au désenchantement, à la peur, à l'angoisse de la Bombe, au réalisme dissuasif, à la dispersion nucléaire et banalisée des égoïsmes, ne peut être qu'une résurrection de l'âme. Non plus la Grande Ame défunte des religions et des idéologues, mais une âme elle-même dispersée, imprévisible, et joueuse, l'âme atomique, donc libre, sensuelle, épicurienne. Rendre l'âme, le goût des Destinées, le plaisir du spéculatif, à notre univers contracté, c'est le vivre esthétiquement, sous les catégories mélancoliques et visionnaires de l'aura, du baroque, de l'allégorie et du sublime.
    A l'esthète réduit à l'accessoire et au distractif, dans la mauvaise conscience d'une jouissance payée du malheur général, nous opposons une esthétique envahissante, débordant le moral et le politique, voire le scientifique et le technique. Elle serait, selon les termes de Walter Benjamin, ouverture sur un "messianisme sans Messie", une théologie sans dogme. L'esthétisme, le dandysme, "gravité dans le frivole" (Baudelaire), prennent alors l'allure d'un héroïsme de l'âme en chaque atome de notre existence.

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