Bord De L'eau

  • Disposons-nous d'une synthèse idéologique et morale proportionnée aux défis de notre siècle ? La notion de progrès est critiquée de toutes parts. La synthèse catholique l'est aussi. Et que dire de l'utopie qui trouva son acte de naissance dans le Manifeste communiste de 1848 ? Les grands combats actuels, l'écologie, la justice sociale, l'antiracisme, le féminisme sont-ils condamnés à s'improviser sans racines solides dans la culture européenne ?

    Cet ouvrage montre qu'une succession de déviations a laissé en jachère le meilleur de notre patrimoine. Progressivement éliminé au cours des trois Internationales des Travailleurs, le socialisme républicain, n'a pas été relevé dans toute sa richesse malgré la chute du communisme. Sous la conduite de Jacques Viard (1920-2014), ce livre reprend le cours de l'histoire à partir de 1830 et parcourt le chemin balisé par Pierre Leroux, Louis Blanc, le premier Proudhon, Michelet, Péguy, le premier Jaurès, Simone Weil et tant d'hommes et de femmes dont le nom est tombé dans l'oubli. Il apparaît que le socialisme républicain était largement libéral, antiraciste, philosémite, féministe et écologiste avant la lettre.

    Abaissant les barrières entre les disciplines, Jacques Viard met en communication histoire, politique, philosophie, morale, et redonne à la littérature toute la place qui lui revient dans la formation des esprits fraternels. Car elle est plus sensible que les théories, charnelle même, plus dialogique et inscrite dans la diachronie. Jacques Viard se livre lui-même à une lecture approfondie et renouvelée de Sand, de Proust, de Giono.

  • La littérature est en France une grande cause nationale mais son enseignement traverse une phase critique.
    Pourquoi ? 1/ À cause d'une approche coupée de la vie et 2/ trop de théorie et de technique.
    Cette pratique n'est plus tenable au moment où le populisme menace la démocratie. Depuis les années 60, on est revenu vers l'ancienne rhétorique.
    Au nom de la neutralité idéologique apparente du structuralisme, on a banni l'histoire et la psychologie des études littéraires. Cette neutralité cachait une déconstruction radicale de l'esprit républicain des Trente Glorieuses. Cet essai repose donc sur une discussion entre l'esprit républicain et la radicalité dont Michel Foucault et Pierre Bourdieu sont les figures emblématiques.
    Tant que l'histoire et la psychologie, écartées au profit d'une technologie froide, n'auront pas été réintégrées, il ne faut pas s'étonner qu'ayant les deux mains attachées, les études littéraires offrent un visage peu attrayant et qu'il n'y ait plus de discussion dans les amphis.
    Mais quelle histoire et quelle psychologie ? Le marxisme et le freudisme ont inspiré un temps deux écoles critiques fécondes qui ont disparu sans avoir réussi leur jonction. L'auteur propose d'ouvrir de nouvelles pistes en cherchant comment la littérature s'inscrit dans l'histoire de la république depuis la Renaissance jusqu'à la décolonisation.
    Le pari est de faire communiquer les 3 sommets du triangle histoire / littérature / psychanalyse.

  • Le racisme et le colonialisme restent une tache, hélas, dans l'histoire des 3e et 4e Républiques. Mais les études postcoloniales sont à compléter par une étude des temps précoloniaux où le socialisme républicain manifestait au contraire la plus grande ouverture envers l'Orient.
    Bruno Viard signe ici un livre dont l'intérêt est double puisque l'orientalisme et le socialisme républicain sont relevés en même temps, relevés l'un par l'autre. Pendant 150 ans, le socialisme républicain fut écrasé par l'alternative étouffante posée par Engels entre socialisme utopique et socialisme scientifique.
    Il commence à renaître à travers la figure de Pierre Leroux qui en fut l'initiateur et sans doute le meilleur représentant. On découvrira que la critique de l'exploitation de l'homme par l'homme pouvait, dès 1832, être accompagnée de mises en garde symétriques envers ce que nous appelons totalitarisme depuis le XXe siècle. Leroux exhuma la devise républicaine de Robespierre pour lui faire signifier cet équilibre indispensable.

  • Déménagement dans l'inconscient ! Bruno Viard propose d'y placer les blessures de l'amour-propre en lieu et place du sexe et de l'OEdipe. Il en appelle pour cela aux traditions les mieux établies de l'humanité : le Tao, le Mahabharata, l'Iliade, l'Évangile, Montaigne, les psychanalystes du xviie siècle, Rousseau, Tocqueville et le grand méconnu de la psychanalyse moderne, Paul Diel. Ce ne sont donc pas des choses cachées, mais des choses connues, mais juste un peu oubliées, dont le rappel permet d'affi rmer que ce sont les blessures de l'amour-propre qui commandent les vicissitudes de la sexualité et non l'inverse.
    L'amour-propre surdéterminant largement l'appétit des biens matériels autant qu'il surdétermine le désir sexuel, la psychanalyse se trouve décloisonnée et peut communiquer avec la sociologie alors que ces disciplines ont pris l'habitude de se tourner le dos comme des chiens de faïence. On découvrira que Marcel Mauss occupe la meilleure position pour servir de pont entre elles puisqu'une psychologie de la reconnaissance (= amourpropre) est sous-jacente à la sociologie des dons et des contre-dons.
    On aboutit ainsi à une anthropologie synthétique de forme triangulaire qui récuse l'hégémonie sexualiste freudienne comme l'hégémonie matérialiste marxiste, mais aussi l'hégémonie du seul amour-propre selon René Girard.


  • on l'a oublié: pierre leroux (1797-1871) est l'inventeur du socialisme.
    mais si l'on ajoute que ce socialisme était républicain, libéral et "religieux", on comprend pourquoi il fut impossible de lire cette oeuvre tout au long d'un xxe siècle enfermé dans l'alternative du marxisme et du socialisme utopique. leroux n'est ni scientifique ni utopique. sa pensée toute dialectique était dirigée dès 1830 vers un dépassement de l'alternative entre ce qu'il appelait "l'individualisme absolu" et "le socialisme absolu".
    il proclama à l'ordre du jour "la grande question du prolétariat" et poursuivit avec constance la critique de l'économie politique. en même temps, sa réflexion sur la terreur et sur certaines dérives du saint-simonisme l'avait averti du danger pour les sociétés modernes de ce que nous appelons le totalitarisme. figure dominante de 1848, leroux influença grandement les fondateurs de la iiie république.
    jaurès lui doit beaucoup, en particulier son idée de ne pas séparer le socialisme de la république. leroux veillait à ne jamais désolidariser les luttes pour l'égalité sociale et la conquête des formes politiques et juridiques. le grand problème des sociétés modernes est, à ses yeux, de concilier les frères ennemis que sont l'égalité et la liberté. il plaçait la fraternité au centre de la devise républicaine pour indiquer qu'aucune solution technocratique ne peut avoir d'efficacité sans la mobilisation des consciences.
    la culture n'est pas une vaine superstructure ! sa réflexion sur la religion est toute terrestre et orientée vers la vie universelle ; elle anticipe sur la conscience écologique actuelle. leroux se voulait philosophe de la vie, en même temps qu'il développa une érudition considérable pour évaluer la grandeur et les misères des cultures du passé. ses grands coups de projecteur multiplient les aperçus saisissants sur l'histoire de l'humanité.
    cette oeuvre monumentale, oubliée depuis 1850, commence à ressurgir par blocs séparés. cette anthologie a l'ambition d'en rendre possible une vision d'ensemble.

empty