• Le coronavirus n'est pas la première grande épidémie de l'histoire. Peste, variole, rougeole, choléra, fièvre jaune, grippe « espagnole », VIH/sida, tous ces épisodes ont suscité un mélange de terreur et de fascination qui rappelle le vertige face au sacré. Les progrès de la médecine n'ont pas dissipé ce sentiment paroxystique, même s'il n'atteint plus, et de loin, les niveaux d'intensité auxquels l'avaient porté des époques plus reculées.

    L'épidémie de coronavirus est décrite ici dans sa première période, avant l'arrivée des vaccins. Elle se divise en trois moments : d'abord un « confinement strict » de mars à mai ; puis « vivre avec le virus » à partir de juin ; enfin « écraser le virus » (« Zéro Covid ») à partir de janvier 2021. Marquée par le grotesque (Raoult, les anti-masques), elle est partagée entre deux utopies (la Chine ou l'enfermement militarisé, et la Suède ou le paradis perdu de l'immunité collective) et entre deux discours : celui des médecins, souvent jusqu'auboutistes dans leur défense de l'enfermement ; et celui des politiques, attentifs à l'opinion médicale mais craignant les embardées de la population.
    Le problème, est d'évaluer le choc du coronavirus sur la société française. À propos de mai-juin 1940, Marc Bloch opposait dans L'étrange défaite les Allemands qui « croyaient à l'action et à l'imprévu » aux Français qui « avaient donné (leur) foi à l'immobilité et au déjà fait ». Si cette première période de la crise du coronavirus a démontré quelque chose, ne serait-ce pas cette impuissance à nous défaire des liens du « déjà vu et du déjà fait » ?

  • Le livre de Patrick Zylberman met en lumière le paradoxe du vaccin : quand il fait défaut, sa nécessité est évidente parce que les gens meurent ; quand on en dispose, certains en ont plus peur que de la maladie dont il protège, et partent en croisade... contre la vaccination.

    Si la variole a disparu, si on ne meurt plus de varicelle ou de coqueluche, c'est grâce au vaccin, l'atout majeur contre les maladies infectieuses. Qu'on l'oublie, et elles reviennent : la rougeole tue dès qu'on baisse la garde. Or, quand les épidémies sont loin, tout se passe comme si, en s'interposant entre nous et la menace qu'il rend anodine, le vaccin devenait lui-même menaçant et focalisait les craintes. Dangereux et liberticide, le vaccin ? Le Covid-19 nous rappelle surtout à quel point, sans lui, nous sommes désarmés.

    Cet ouvrage analyse les raisons du vaccino-scepticisme. Il étudie les mouvements anti-vaccin, leur histoire, leurs arguments, leur influence sur l'opinion et les réactions de l'État lors des crises sanitaires - variole, rougeole, SRAS, H1N1, Covid-19.

    Son diagnostic doit réveiller les consciences : « La gouvernance scientifique des démocraties de participation apparaît de moins en moins capable de dominer les conflits entre [...] la légitimité démocratique et la légitimité scientifique. » Un livre précieux pour comprendre les enjeux du vaccin, confronter la rumeur aux faits, et rappeler à quel point la vaccination est vitale. Parce qu'elle me protège moi et les autres, elle a une dimension éthique - dont le Covid-19 souligne l'acuité.

  • Un spectre hante les puissances occidentales : la terreur biologique.
    Fin septembre 2005, le coordinateur pour la grippe aviaire et humaine à Genève prédit de 2 à 150 millions de morts dans le monde lors d'une prochaine pandémie: « comme en 1918! » Les États planchent sur des scénarios catastrophes, afin que du jour au lendemain, l'économie mondiale ne tombe pas en panne, parce que cadres dirigeants et simples ouvriers seraient hors d'état de travailler.
    Cette peinture des « tempêtes microbiennes » qui nous attendent, si elle n'est pas nouvelle, traduit toutefois une amplification considérable de l'idée de sécurité sanitaire, et une dégringolade vertigineuse dans la fiction - chiffres exagérés, analogies sans fondement, etc.
    Quelles sont les origines de cette envahissante logique du pire? Quels en sont les enjeux lorsqu'elle s'applique à la défense contre les menaces microbiennes?
    Patrick Zilberman dégage trois grands axes de la sécurité sanitaire: le rôle heuristique de la fiction pour la conception et le test des procédures de gestion des crises ; la logique du pire comme régime de rationalité de la crise microbienne ; l'organisation du corps civique.
    1. La place grandissante dans l'appareil de la sécurité sanitaire qu'occupent les scénarios (fictions qui feignent le réel en proposant des actions).
    2. Le choix systématique du scénario du pire dans la sphère de la sécurité internationale comme des menaces microbiennes. Or l'événement déjoue les prévisions : il est toujours autre chose.
    Les scénarios du pire deviennent un handicap pour la pensée, non parce qu'ils envisageraient le pire mais parce qu'ils sont prisonniers de la prévision.
    3. Dans l'espoir de renforcer l'adhésion aux institutions politiques et pour faire face à la désorganisation sociale engendrée par la crise épidémique, les démocraties sont de plus en plus tentées d'imposer un civisme au superlatif (l'accent est mis sur les devoirs et les obligations du citoyen, sur la nécessité de faire preuve d'altruisme), qu'il s'agisse des quarantaines, de la vaccination préventive ou encore de la constitution de réserves sanitaires sur le modèle des réserves de la sécurité civile.
    Enfin, la sécurité sanitaire contribue à la crise de l'État-nation puisqu'elle pousse les États à adopter des solutions globales, même ceux qui, comme les États-Unis ou la Chine, se montrent d'ordinaire extrêmement chatouilleux sur le chapitre de la souveraineté nationale. L'État-nation est aujourd'hui en crise faute pour lui de maîtriser des problèmes qui sont précisément internationaux dans leur nature même.

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