Littérature générale

  • La réfutation, majeure en effet, est la suivante : il n'existerait pas de Nouveau Monde, découvert par Christophe Colomb.
    Celui qui avait exigé de se faire appeler « L'Amiral de la mer océane » a-t-il découvert un nouveau monde ou ail inventé l'Amérique ?
    Le corps principal de La Réfutation majeure, suivi d'une postface et d'une coda, se présente sous la forme d'une longue lettre adressée par Antonio de Guevara à Charles Quint, dans laquelle il dénonce la croyance en l'existence d'un nouveau continent avec des arguments qui vont des plus sérieux aux plus extravagants.
    Ce troisième roman, somptueusement écrit, de l'auteur remarqué et salué de Veuves au maquillage et de Ruines-de-Rome (Prix du deuxième roman 2003), vient nous rappeler, avec une pertinente ironie, la passion des hommes pour l'ignorance et cette complexe et éternelle division entre les dupes, les non-dupes et ceux qui se croient non-dupes.
    D'aucuns ont entendu parler d'un livre intitulé Refutatio major, faussement attribué à don Antonio de Guevara, dans lequel ledit Antonio prétend qu'il ne peut exister de Nouveau Monde, seulement des chimères et de malveillantes rumeurs & des inventions colportées par quelques intrigants. Ces mêmes personnes affirment que les raisons avancées par ledit Antonio sont fort déconcertantes.
    Bonaventura d'Arezzo Propos sur les ombres (1531)

  • Au centre de ces Fragments..., la personnalité singulière de Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), écrivain, physicien, mathématicien, homme d'énigme, de solitude et de grande fantaisie, avant tout réputé pour ses écrits derrière lesquels il semble avoir disparu. Pour transformer en fiction cette existence méconnue, Pierre Senges pose l'hypothèse suivante : les milliers d'aphorismes de Lichtenberg seraient en vérité les morceaux épars d'une grande oeuvre mystérieuse, aujourd'hui perdue. Autrement dit, Lichtenberg aurait passé sa vie solitaire à composer un roman monumental, entre La Recherche du temps perdu et Les Mille et une Nuits, et ses aphorismes en sont les dernières traces.
    Quel était ce roman ? Pourquoi et comment a-t-il disparu ? Dans quel ordre associer les pièces de ce vaste casse-tête ? C'est l'énigme que tentent de résoudre, dans ce roman à tiroir, des chercheurs des quatre coins de l'Europe, chacun y allant de son interprétation. Ainsi, selon Mulligan et Stewart, il s'agirait d'une biographie de Polichinelle ; d'autres y voient l'histoire d'un concile de Pampelune penché des années durant sur la troublante révélation de Christophe Colomb selon laquelle la terre ne serait pas tout à fait ronde, mais plutôt semblable à un sein de femme. Autres hypothèses : les fragments rassemblés raconteraient l'histoire d'un Ovide revenu d'exil, étonné de ce qu'il voit après une dizaine d'années d'absence ; ou une version moderne de l'Arche de Noé ; ou encore l'ébauche d'un nouveau Robinson Crusoé... Autant de spéculations jubilatoires au sein d'un imaginaire fantasque et savoureux.
    Dans cette biographie baroque, Pierre Senges donne enfin à l'humble et génial Lichtenberg l'écrin que la Littérature lui devait.

  • Franz Kafka a laissé dans ses carnets plusieurs dizaines d'ébauches d'une ou deux Lignes, des incipit suspendus en plein vol qui ne demandaient qu'à être développés plus avant. C'est ce qu'entreprend Pierre Senges dans ce recueil de croquis en s'appropriant ces bouts de textes abandonnés dans le droit fil de leur mystère onirique. Il leur invente une seconde nature, entre digression fantaisiste, déconstruction méthodique et art du récit bref. Comme souvent chez Senges, l'esprit de sérieux et l'humour iconoclaste s'entremêlent, déjouant Les tentations faciles du pastiche. Ses variations personnelles et hypothèses un peu folles rendent un bel hommage à Kafka dont la silhouette, noire sur gris, ne cesse de hanter ces Etudes.

  • L'histoire officielle ne connaît que l'ascension et les progrès incessants de l'aéronaval; elle applaudit les aviateurs, en recueille les débris ou les paroles, et ne cesse d'admirer par en dessous leurs prouesses.
    En cas de chute, elle déplore l'accident, signale les fausses manoeuvres, maudit même l'imprudent ou le fou livré au vide sans précautions. mais il faut se rendre à l'évidence : le nombre de ces chutes est tel qu'il ne peut s'expliquer simplement par la panne ou l'erreur.
    Les hommes et les femmes qui, depuis icare jusqu'à la grande guerre, n'ont pas cessé de tomber, parfois à plusieurs reprises, ne cherchaient pas à connaître l'ivresse du vol, ni déjouer ses mystères, mais testaient la gravitation, et tombaient pour de bon, parce qu'ils le voulaient bien.

  • Veuves au maquillage

    Pierre Senges

    Un commis aux écritures, et faussaire amateur, veut en finir avec lui-même.
    Par orgueil ou paresse, il choisit de mourir assassiné, comme on force le destin à vous planter un poignard dans le dos. Parcourant la presse, il se passionne pour certaines veuves homicides. Dès leur sortie de prison, il va au-devant d'elles et entreprend de les séduire. Six veuves tombent sous le charme, sans que ce Landru paradoxal ne parvienne à ses fins - la sienne -, aucune ne cédant aux tentations de la récidive.
    Leur fréquentation assidue lui ouvre cependant d'autres perspectives. Dans le boudoir philosophique où il mène désormais six vies conjugales de front, une autre forme de suicide l'attend, fragmentée selon le cérémonial raffiné d'une chirurgie amoureuse. D'où ce happy end : il ne restera plus grand-chose du narrateur à la fin de son récit. Tour à tour érudit, libertin, zoologique, subversif, extrême-oriental et anatomique, ce premier roman ne se refuse aucune excentricité, aussi invraisemblable soit-elle.
    Il est possédé par une force de jubilation que Pierre Senges a su rendre contagieuse.

  • MACBETH, brandissant son poignard - Vois-tu, Duncan, je n'arrive pas à me défaire d'un doute. J'ai été Macbeth et je continue de l'être, de cela je suis sûr ; seulement mes souvenirs sont confus et les preuves m'échappent, si bien qu'il m'est impossible de savoir si j'ai été le vrai roi d'Ecosse ou plutôt un comédien dans le rôle du roi d'Ecosse. Tu pourrais peut-être m'aider à me faire une opinion ? Tu connais l'histoire de ton pays, tu connais la tragédie, et Shakespeare, ça te dit quelque chose. Tu sais que Macbeth est ce garçon pris de panique pour un rien, capable d'assassiner le roi légitime, le bon Duncan, pour prendre sa place et régner quelque temps dans la peau de l'usurpateur. Alors, dis-moi, maintenant que je te tiens au bout de ce poignard, si je suis là pour te divertir comme un clown ou te terroriser comme un tyran. L'incertitude est douloureuse, tu le sais : la vie n'est qu'une ombre qui... DUNCAN - Décide-toi une fois pour toutes, Macbeth, qu'on en finisse. (Il meurt.)

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