Kime

  • En parcourant les lieux par où elle est passée, ce livre tente de reconstituer le chemin intellectuel et spirituel de Simone Weil. A chaque lieu, qui constitue un moment mental, est attaché un questionnement majeur de son oeuvre, si bien qu'à la fin la pensée de la philosophe apparaît dans sa globalité : c'est d'abord une philosophie de l'esprit où le miracle de la pensée tient dans le mystère des inspirations qui nous traversent. Mais Simone Weil ne peut suivre le fil de ses pensées que si elle se confronte à l'actualité de son époque, de 1929 à 1943, et qu'à travers les milieux sociaux très différents où elle sème le trouble (du syndicalisme à la France libre de Londres, en passant par le monde des usines, la guerre d'Espagne, l'exode de Juifs français) et les rencontres qu'elle fait. C'est une pensée à la fois très intérieure (mystique même) et complètement ouverte aux problèmes économiques, sociaux et politiques d'une tranche d'Histoire que ces pages essaient de reconstruire à partir de la géographie concrète que sa vie dessine. Cependant, l'ouvrage refuse d'enfermer Simone Weil en son temps et prend le risque d'actualiser sa pensée en interrogeant ce que sont devenus les campagnes, les villes et les pays qu'elle a traversés, jusqu'à faire un état des lieux de la France d'aujourd'hui.
    Une lecture des lieux à partir de sa pensée ; une lecture de sa pensée à travers les lieux.

  • Spinoza et la politique de la multitude, dirigé par Pierre-François Moreau, ENS Lyon, et Sonja Lavaert, de l'Université de Bruxelles. Cet ouvrage fait le point sur la notion de "multitude" avec des spécialistes de Spinoza, particulièrement Toni Negri, afin de voir comment l'auteur de L'Anomalie Sauvage se situe aujourd'hui, 40 ans après la publication de son ouvrage majeur sur Spinoza. L'Anomalie Sauvage, Puissance et pouvoir chez Spinoza a été, en effet, publié en 1981.
    C'est un livre qui faisait apparaître la nouveauté à la fois théorique et politique de la notion spinoziste de "multitude" ; une notion que Toni Negri allait reprendre pour lui-même - avec M. Hardt -comme titre de son livre Multitude de 2014.

  • Rousseau déplorait, dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, le manque d'observation des soldats, marins, marchands et missionnaires et en appelait à la formation d'un voyageur-philosophe capable d'user de sa raison et d'aller étudier les nations. Si un voyageur comme Volney, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, en constitue l'incarnation parfaite, la figure du voyageur-philosophe survit-elle au Romantisme et à l' "entrée en littérature" (R.
    Le Huenen) du récit de voyage ? Lamartine dit encore voyager "en poète et en philosophe" , mais cette double posture semble de moins en moins revendiquée au fur et à mesure que s'autonomisent les disciplines : la tradition du voyage philosophique aurait quasiment disparu après le XVIIIe siècle, si l'on en croit Lévi-Strauss qui espère la ressusciter avec Tristes tropiques. On retrouve la même idée chez Kenneth White, qui rappelle l'existence, avant toutes les spécialisations, d'une "philosophie naturelle" dans laquelle la poésie, les sciences et la philosophie étaient réunies, avec une affiliation explicite à Thoreau, voyageur-philosophe s'il en est (voir K.
    White, L'Esprit nomade, Le Livre de poche, 2008). La collection "Terre humaine" et la géopoétique témoignent ainsi, dans la seconde moitié du XXe siècle, de la recherche d'une appréhension plus globale de l'homme et de la Terre, par-delà une spécialisation croissante des disciplines. En parallèle, la géophilosophie impulsée par Deleuze et Guattari s'enracine dans la lecture d'Humain, trop humain de Nietzsche, qui exalte le vagabondage comme condition de la liberté de la raison.
    Ces retrouvailles de la philosophie et de la littérature viatique aboutiraient ainsi à une nouvelle figure de voyageur-philosophe à même de conceptualiser l'observation du monde, que l'on songe à Bruce Bégout qui théorise l'habitation de Los Angeles à travers Heidegger, Agamben, Emerson et Thoreau (Los Angeles. Capitale du XXe siècle, Inculte/Barnum, 2019), ou aux philosophes qui font l'éloge de la marche à pied (Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2008).
    Mais qu'ils analysent le phénomène urbain ou les effets du déplacement sur l'esprit, les philosophes n'occupent-ils pas le même terrain que les écrivains voyageurs ? Il faudrait s'interroger sur ce phénomène de concurrence pour savoir comment littérature et philosophie définissent leur périmètre de compétence quand il s'agit de penser le voyage et de relater une expérience de l'ailleurs ou de l'espace.
    Si la littérature viatique semble parfois se cantonner d'elle-même à une forme de modestie philosophique, qui interdirait une ampleur conceptuelle ("petite philosophie du voyage" , "petites morales portatives"), doit-on pour autant lui dénier toute valeur philosophique ou peut-on tenter, comme le fait aujourd'hui Pierre Macherey à propos des romans de Jules Verne (En lisant Jules Verne, De l'incidence éditeur, 2019), de dégager les "philosophèmes" ou les "scientèmes" qui sous- tendent les trajectoires des voyageurs ? Dans quelle mesure la littérature de voyage est-elle irriguée par la philosophie et, inversement, qu'apporte-t-elle à la pensée philosophique ? A partir de quand, dans l'histoire littéraire, le voyageur cesse-t-il de se penser comme un philosophe, et à partir de quand s'autorise-t-il à le faire à nouveau ?

  • A l'occasion du centenaire Proust, la maladie personnelle de Marcel Proust est venue occuper la scène biographique sans toujours apercevoir toute la dimension idiosyncrasique de l'oeuvre. Car l'asthme dont souffre Marcel Proust comme une maladie chronique est redoublé ici par celui du Narrateur : son corps souffre autant de la maladie d'amour que de la maladie physique, à moins que la première n'ait déclenchée la seconde.
    Pour cela le thème de la maladie est essentiel car il vient manifester le temps dans le corps ; il met aussi en péril la permanence du moi au point d'apercevoir qu'il n'était constitué que du temps passé, incorporé. Notre étude nous conduira ainsi d'une critique de la médecine comme science du corps objet à l'avènement du thème de la guérison. En effet alors que la médecine s'évertue à guérir les maladies du corps, Proust révèle que le corps humain peut être malade d'amour.
    Proust dépasse là le simple statut de la métaphore, que nous avons mis au jour à propos de la comparaison avec le modèle médical. Il pratique la collusion entre amour et maladie au point de définir l'amour comme le type de la maladie humaine. Fomentée par l'angoisse de perdre l'aimée, alimentée par un doute permanent sur l'Autre dont aucune garantie, pas même la parole, ne certifie l'authenticité de son discours, la jalousie prend la forme d'une pathologie : fièvre, nervosité, maux de ventre, fébrilité...
    L'écriture de A la recherche du temps perdu comme métamorphose de toute maladie, facilite cette conversion du vécu intime de l'amour en vécu phénoménologique dégageant l'essence de l'amour. Forme d'exorcisme, l'écriture permet à tout un chacun de se reconnaître. Le narrateur nous ressemble puisque son récit nous touche en atteignant la condition commune, celle de la souffrance.

  • Cet ouvrage réunit des écrits personnels : journaux et correspondances, sur une période qui s'étend d'août 1870 jusqu'à l'achèvement de la répression de la Commune. Cette anthologie est précédée d'une introduction théorique sur la forme littéraire du témoignage, de sa naissance à son déploiement, dans un régime démocratique d'information dans le dernier tiers du siècle. Ces témoignages peuvent être le fait d'écrivains, reconnus tels Goncourt, Hugo, Gautier, de journalistes ou de simples citoyens, « nouveaux auteurs » (vigneron provincial ou Parisien ordinaire) pour lesquels l'entrée en écriture est une initiation. Tous se trouvent en même temps confrontés à l'inouï : la chute du Second Empire suivie de l'invasion du pays et du siège de la capitale, puis une guerre civile qui débute le 18 mars 1871. C'est cette conflagration en même temps que l'impression que les médias ne sont plus dignes de confiance qui déterminent chez les témoins la venue à l'écriture.
    Le volume se présente comme une histoire au jour le jour d'une année de la vie de la capitale, qui est aussi un moment décisif dans l'histoire du pays : la République, proclamée le 4 septembre 1870 après la déchéance de l'Empire, durera-t-elle ? C'est là la deuxième originalité du projet que de raconter l'histoire en morceaux et de restituer les oscillations et soubresauts de la population parisienne.

  • Cassiere et Heidegger : un siècle après Davos Nouv.

    Bien au-delà de la seule philosophie, le débat à Davos en 1929 entre Cassirer et Heidegger a marqué l'histoire des idées. Il a même donné naissance à des récits passablement légendaires qui négligeaient le contexte historique précis. Un nouveau regard s'impose, à la lumière des oeuvres publiées depuis lors. Les vingt-cinq tomes de l'édition allemande de référence de Cassirer ne sont disponibles que depuis 2007.
    S'y s'ajoutent les dix-sept tomes du Nachlass depuis 2017. Des 102 volumes de la Gesamtausgabe de Heidegger, édition de référence mais sans garantie scientifique, moins d'une dizaine reste programmée, mais d'ores et déjà la publication des cinq premiers volumes des Cahiers noirs a permis d'engager une relecture critique de l'ensemble. C'est donc à présent seulement que l'on peut véritablement évaluer les projets contrastés des deux auteurs.
    Leurs enjeux intéressent notamment le statut de la rationalité et des sciences, en particulier celles de la culture, aussi bien que le statut de la technique parmi les formes symboliques. Et tout autant, l'opposition entre la démocratie et la théologie politique ; entre la légitimité du cosmopolitisme et l'ontologie identitaire ; enfin, entre la possibilité même d'une éthique ou son rejet de principe.
    Tous ces thèmes contradictoires exigent aujourd'hui une révision critique, non seulement rétrospective, mais aussi ancrée dans le présent. Car au-delà même de la philosophie, des courants de pensée et des forces politiques en Europe et dans le monde poursuivent ces deux voies qui s'opposent aujourd'hui.

  • Comme pour un roman de Bradbury, Fahrenheit 451, on peut supposer que le livre de papier s'autodétruise à une certaine température. De la même manière, la déconstruction telle que Derrida pouvait la concevoir, de nombreux détracteurs souhaiteraient qu'elle se déconstruise d'elle-même, par inanité. Et il en irait ainsi de Deleuze ou Foucault. Leurs oeuvres conduiraient au pur relativisme, à l'ère de la post-vérité qui ferait de toute proposition une valeur modifiable, sans discernement ni authenticité. Mais force nous incombe de reconnaître que les brûlots ne disparaissent pas d'eux-mêmes et que rares sont ceux qui ont exercé un regard véritablement critique sur une époque dont il est difficile de concevoir qu'une relève ait eu lieu, à considérer les propositions intellectuelles d'aujourd'hui. Voici donc que les tenants de la French Theory endossent le concept de postmodernité comme chef d'accusation, un sobriquet qui les caractérise. Il nous incombe de reprendre cette charge virulente pour en signaler les malentendus à travers une conception élargie du dépassement de la modernité tout au long d'une oeuvre singulière.
    Jean-Philippe Cazier interroge ici le parcours de Jean-Clet Martin pour clarifier sa position de penseur « postmoderne » et suivre son parcours depuis Deleuze. Se révèle ainsi l'itinéraire d'une philosophie de la différence et d'une forme de néocriticisme à reconsidérer sous un jour plus éclairant.

  • Le philosophe Charles Appuhn s'est adonné à l'ingrate lecture de la "Bible du peuple allemand" , selon l'auréole de la propagande officielle de 1933 car Mein Kampf offre une vue sans égal non pas seulement sur Hitler, mais sur l'idéologie et les projets politiques de l'hitlérisme. La "destruction des Juifs d'Europe" (selon le titre que Raul Hilberg donna à la somme qu'il consacra à cette destruction) n'est pas seule à y être programmée mais de façon fanatiquement répétée, celle de l' "ennemi de toujours" , la France.
    Quant à l'Est et aux peuples Slaves, le sort que Hitler annonce constituer également une nécessité vitale pour l'Allemagne, revient à les anéantir aussi afin que la population allemande puisse s'approprier leurs territoires (Drang nach Osten). Il s'agit bien, là ou jamais, de ce que Alexandre Koyré a appelé dans ses Réflexions sur le mensonge une "conspiration en plein jour" . La traduction et la présentation des extraits les plus "significatifs" , selon les termes de Charles Appuhn permettent de disposer en France dès 1933 de cent soixante-dix pages lumineuses en lieu et place des quelque huit cents pages de l'allemand verbeux de Hitler.
    Aussi bien, il faut y insister, cet Hitler par lui-même est en France la première divulgation autorisée. Elle ne sera interdite qu'en 1943. Sans entrer dans le labyrinthe des avatars éditoriaux, l'originalité courageuse de l'éditeur Jacques Haumont apparaît d'autant mieux qu'en 1933 on disposait certes de nombreux articles en français consacrés au parti national-socialiste, à la montée du nazisme et à la politique allemande, en général tout en ignorant ce manifeste nazi qu'est Mein Kampf.
    Rappelons que le premier volume, dans lequel Hitler se livre à son autobiographie, fut publié à Munich en 1925, suivi en 1926 du second qui, cette fois, expose les idées et le programme hitlériens. Or, Hitler, en accord avec Eher Verlag, son éditeur, en interdit toute traduction française.

  • La référence au populisme semble bien, en ce début de XXIe siècle, redoubler de fait et se faire de plus en plus accusatrice en droit dans le cadre des sociétés démocratiques désenchantées de notre temps.
    Une telle peur du loup populiste provient-elle d'un corps étranger qui menacerait de s'introduire, de l'extérieur, dans la bergerie démocratique ? Ou ne tient-elle pas, bien plutôt, à l'essence même de la démocratie et, plus particulièrement, à la crise de la représentation en politique qui sévit actuellement dans nos démocraties tiraillées entre les modèles représentatif, participatif et délibératif ? Si le populisme est bien « l'ennemi public numéro un », comme cela paraît être définitivement acquis pour la science et l'action politiques démocratiques, ne faut-il pas l'exclure de la cité voire l'excommunier de l'humanité ? S'il s'avérait, cependant, que le chef d'inculpation politique de populisme relève assez souvent d'un anathème idéologique anti-populaire, ne faudrait-il pas envisager d'accorder quelque place au populisme dans la refondation républicaine de la démocratie qui s'impose de plus en plus aujourd'hui ?

  • Dès leur parution, en 1951 et jusqu'à nos jours, Les Origines du Totalitarisme de Hannah Arendt s'est imposé comme une référence incontournable. Pourtant cette oeuvre est plus une synthèse des analyses (politique, historique, juridique, sociologique, ...) antérieures des systèmes totalitaires, qu'une interprétation entièrement originale.
    Ce livre se propose d'examiner les sources juridiques du modèle totalitaire arendtien. Il montre comment Hannah Arendt utilise aussi bien la théorie du droit d'inspiration critique (élaborée par des juristes en exil, en lutte contre totalitarisme, comme Ernst Fraenkel ou Franz Neumann) que la doctrine juridique dogmatique, développée par des juristes engagés dans les systèmes totalitaires, comme Carl Schmitt ou Theodor Maunz.

  • Cet ouvrage renvoie tout d'abord les « légendes » de la Commune à leurs insuffisances et à leur rapport biaisé aux faits. Puis il examine, sans préférence affirmée, la pensée des actrices et des acteurs, en s'efforçant d'en restituer aussi fidèlement que possible la pluralité. Trois principales conceptions de la Commune se combinèrent souvent au sein du mouvement pour définir celle-ci : soit comme un simple conseil républicain garant des franchises municipales de Paris, soit comme un gouvernement révolutionnaire central de la France, soit comme le complément politique des organisations de travailleurs dans la restructuration socialiste de la société.
    Pour ne pas réduire la Commune à un appendice meurtrier du passage de l'Empire à la République d'ordre, il faut réhabiliter la révolution théorique inachevée et la quête d'une alternative à la République bourgeoise qui mirent une population en mouvement autour de ces trois axes politiques.
    Dans cet esprit, la modeste mais ferme ambition de cet ouvrage est de contribuer à l'exploration de la philosophie politique et des pratiques politiques qui circulèrent dans le Paris libre du printemps 1871 et qui, aujourd'hui encore, portent des enseignements pour les révolutions contemporaines du Commun.

  • L'essai De la révolution (1963) représente, après Condition de l'homme moderne et La crise de la culture, le troisième ouvrage de la série dans laquelle Hannah Arendt expose le nouveau paradigme du politique qu'elle entend développer. Il s'agit également de proposer un nouveau paradigme de la révolution. Arendt se propose de tirer les leçons de l'histoire en opposant ce qu'elle nomme le «désastre» de la Révolution française aux leçons d'une révolution supposée réussie, la « Déclaration des droits » américaine.
    Il importe donc qu'historiens et philosophes analysent conjointement la façon dont Arendt envisage les Révolutions américaine et française et se détermine par rapport à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la remise en cause de celle-ci dans la pensée contre-révolutionnaire d'Edmund Burke. Il s'agit également de voir la place qu'Arendt attribue au peuple dans ces processus et dans quel esprit elle se réfère, dans le dernier chapitre de son essai, aux « conseils » révolutionnaires.
    La formule arendtienne du « droit à avoir des droits » amorce-t-elle, comme certains le soutiennent aujourd'hui, un tournant politique dans la considération des droits de l'homme ? Ne représente-telle pas une machine de guerre contre la notion même de droit naturel, qui se trouve au fondement de ces droits ? Dès lors, que reste-t-il de l'idée d'humanité dans la perspective construite par Arendt?
    Il s'agira de montrer que dans le contexte de la Guerre froide, Hannah Arendt a pu élaborer, dans ses essais de théorie politique, un nouveau paradigme du politique et de la révolution au prix d'une instrumentalisation de l'histoire et d'une mise en pièce de l'idée d'humanité.

  • REVUE TUMULTES n.57 ; violences, histoires, théories, expériences Nouv.

    L'omniprésence aujourd'hui du thème de « la » violence renvoie à la difficulté grandissante, pour nous, de l'investir et de la saisir depuis un point d'extériorité aux reconfigurations que lui impriment les développements de l'ordre mondial. Dans l'économie de la violence généralisée, les violences de la sphère politique classique, étatique, se combinent de façon continue et discrétionnaire avec celle de la globalisation du capital : logiques d'exclusion internes et externes aux États, régions entières où la guerre est endémique, opposition en miroir du capital comme religion et d'une religion politisée en un sens catastrophique et réactionnaire. Mais plus crucialement, ce qui est en cause dans cette violence de la valorisation débridée, c'est son allure spécifique de contre-révolution sans ennemi, qui tend à reléguer toutes les aspirations qui lui sont hétérogènes vers un seuil impolitique. Les articles de ce numéro ne s'accordent ni sur l'appréhension de ces violences errantes, ni sur la façon de les traiter. Tous, cependant, tentent de différencier une violence autre sur fond des violences, directes ou indirectes, mais toujours brutales, qui nous sont faites par les reconfigurations actuelles du capital. Tous, par conséquent, rejettent l'hypothèse d'un état « d'absence de violence » dont nous aurions été exclus, que nous aurions à rejoindre, et qui n'est jamais qu'une rationalisation de la pacification de l'ordre, ou aujourd'hui de la « modernisation », le nom naturalisé de l'illimitation des logiques de valorisation. Pour celles-ci il n'y a plus désormais aucun dehors, comme le montre la virulence de la situation actuelle. Dans le prisme de l'illimité la pandémie n'est pas tant une catastrophe, ni même seulement un obstacle, c'est un élément nouveau à transformer en une occasion : l'occasion d'amplifier les procédures de contrôle et de privatisation des populations spécifiques au capitalisme algorithmique, couplée à l'occasion de capitaliser des « brevets », d'aggraver l'emprise sur le vivant. Comment élaborer la relation d'antagonisme à l'adversaire politique sans reproduire ou mimer la courbure étatique des institutions existantes (ni retomber dans les caricatures qu'en proposent le gangstérisme) ? La violence est inhérente à la subjectivation politique, elle en est une possibilité nécessaire, non pas une simple éventualité, mais un trait structurel. Car l'interruption directe de la loi, constitue une des épreuves de la subjectivation politique ; ce qu'occultent les théories qui conçoivent la subjectivation politique exclusivement comme un processus de symbolisation. De même, penser la violence du côté de la subjectivation politique implique d'explorer ses rapports à l'affect, au langage, à la colère, la ruse, au courage, sous peine de reconduire la coïncidence de la violence et de la haine. « Démolir ce qui existe, non pour l'amour des décombres mais pour l'amour des chemins qui les traversent et se fraient en eux. » (Benjamin)

  • Nietzsche et Wagner dans leur intimité ! Compte tenu de l'importance des personnages, la chose suffirait déjà amplement à mériter notre attention. Mais il y a bien plus pour mériter notre attention dans cette correspondance. Bien plus, car on assiste ici à la naissance de la philosophie de Nietzsche cherchant alors un modèle de sagesse chez Wagner censé ressusciter les tragiques grecs. Bien plus encore, car en voyant ici Wagner travailler à son rêve de Bayreuth et, plus profondément, à son ambitieux projet de renaissance de la civilisation allemande et en voyant ici le jeune Nietzsche tenter d'oeuvrer à ce double projet au côté de Wagner, son aîné de 31 ans, ce qu'on voit, à sa source, c'est le projet, plus ambitieux encore, de refondation de la civilisation humaine tout entière que Zarathoustra viendra chanter bien des années plus tard.
    Bien plus enfin, car on peut aussi à la lecture de ces lettres comprendre pourquoi les sentiments chaleureux dont elles témoignent devaient se transformer en farouche hostilité : on accepte mal de s'être laissé longtemps fasciner, subjuguer - fût-ce par le plus charmeur des artistes - quand on s'appelle Nietzsche.

  • Au-delà du titre volontairement provocateur, ce livre répond à une double ambition : Introduire à une critique anthropologique de ce qu'on appelle couramment des oeuvres littéraires (latines ou grecques) en les traitant non comme des textes, des objets autonomes, porteurs de significations et susceptibles d'être interprétés aujourd'hui par une lecture, mais comme les traces d'actions passées, de pratiques qu'il faut reconstituer pour comprendre à quoi correspondaient ces actes de parole que l'on catalogue, à tort, dans la littérature.
    L'exemple sur lequel s'exerce cette critique anthropologique est Tune des plus célèbres de ces prétendues oeuvres littéraires : l'Odyssée. Une fois resituées dans son contexte énonciatif, et ramenée à un acte sans autre signification que lui-même - chanter l'épopée homérique - l'Odyssée est confrontée avec d'autres pratiques culturelles contemporaines : une publicité des pâtes Panzani, le film Le grand Bleu, et la tauromachie dont les fonctionnements sont sur bien des points comparables.
    Sortir intellectuellement de la "galaxie Gûtemberg", de l'impérialisme de l'écriture et donner aux "littératures orales" un prestige entier, en cessant d'en faire des pré-littératures en attente de l'écriture, comme on fait des séries télévisées de la sous-culture. Tout sépare les chants de l'Odyssée des émissions de Dallas mais une fois restitués dans leur contexte respectif, ces deux types de performances remplissent la même fonction : susciter chez le public un consensus culturel qu'alimente la célébration d'un monde immobile et parfait.
    Parfait et immobile parce qu'il réalise totalement l'essence de chaque chose dans un temps qui permet à l'être de se déployer sans se transformer. Si Dallas est notre Homère, Homère fut aussi le Dallas de l'Antiquité.

  • La littérature française a vu, entre le XVIIe siècle et nos jours, se succéder deux modèles esthétiques dominants, ? le classicisme et le réalisme. La France a d'abord eu à connaître le règne du paradigme classique : celui-ci était fondé sur une certaine interprétation des littératures de l'Antiquité, notamment de la Poétique d'Aristote, et reposait sur la thèse que l'oeuvre littéraire devait apporter un enseignement susceptible d'éclairer le lecteur dans sa propre existence. Ce modèle, qui s'est diffusé aussi hors de France, a cependant subi un détricotage progressif au XVIIIe siècle, comme un chandail qui s'effilocherait maille par maille et dont on récupérerait la laine pour assembler un nouveau vêtement, très différent de l'ancien. Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau marquent la fin du règne du classicisme et inaugurent l'ère de la « modernité ». Avec l'esthétique moderne, ou réaliste, l'enjeu d'une oeuvre ne se situe plus en aval, mais en amont d'elle-même : elle est censée fournir des informations sur son contexte de production et sur son auteur. Quand commence le XIXe siècle, la poétique classique a définitivement cédé le pas à ce nouveau paradigme, le réalisme, dans lequel un Boileau, un Racine ou un Molière ne se seraient pas reconnus, et à l'intérieur duquel des mots comme « art » ou « vraisemblable » ont changé de signification. Après avoir dominé le XIXe et le XXe siècles, le réalisme règne toujours aujourd'hui, en ce début de XXIe siècle, sur le champ littéraire.

  • D'après Flaubert

    Dayre/Godeau

    • Kime
    • 14 Mai 2021

    Dans le sillage de Flaubert sont nées, dans tous les domaines artistiques, des adaptations et des créations multiples, reflétant la réception contrastée de son oeuvre de par le monde : le cinéma, le théâtre, la musique, l'opéra, la bande dessinée, nous offrent aujourd'hui une très large palette d'intertextes attestant la vitalité d'une oeuvre constamment lue, relue, réécrite, traduite, retraduite, bref, constamment (ré)interprétée, en vertu d'intentions parfois contrastées, méritant une étude attentive.
    L'étude de ces "dérivés" flaubertiens révèle aussi bien les procédés d'actualisation de la filiation ainsi revendiquée, que les singulières métamorphoses induites par les lectures de Flaubert en d'autres langues et au sein d'autres cultures. Ce volume rassemble les travaux de chercheurs internationaux, qui, à l'étranger et en France, nous offrent un vaste panorama de ces créations (d')après Flaubert.

  • Les gilets jaunes dans l'histoire défend une thèse radicale à propos d'un mouvement qui aura secoué la France et le monde pendant de longs mois : loin d'être une énième révolte du pouvoir d'achat, celle des gilets jaunes est la manifestation d'une crise politique planétaire, celle de la démocratie représentative. Les protagonistes de ce mouvement sans chef ont d'ailleurs conscience d'être au coeur d'un processus universel visant à faire passer l'humanité à une autre étape de son histoire : celle de la démocratie plus directe, où les représentants cèderaient toujours plus de pouvoir aux citoyennes et citoyens. Renouant avec la philosophie de l'histoire pratiquée par Kant, Hegel ou Marx, Les gilets jaunes dans l'histoire possède également une dimension militante : comment concrétiser l'aspiration de millions de femmes et d'hommes exaspérés par la confiscation du pouvoir par une minorité faisant voter des lois pour elle seule, et usant, de plus en plus ouvertement, de la force pour les faire respecter ? Comment mettre en accord la démocratie avec sa définition même : le pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple, et ainsi nous rendre plus libres ? En faisant du mouvement des gilets jaunes le symptôme d'une crise politique et philosophique profonde, cet essai ambitieux adresse un message d'espoir à celles et ceux qui osent encore, avec raison, croire en l'avenir : prenons collectivement possession des moyens de la décision !

  • étudier Gramsci

    André Tosel

    • Kime
    • 19 Mai 2016

    Antonio Gramsci, célébré conjointement, dans les années 1960-1978, comme le penseur marxiste le plus novateur du XX° siècle par Jean-Paul Sartre et Louis Althusser, n'a pas fait l'objet d'études soutenues en France après quelques recherches importantes, et cela malgré la publication de ses oeuvres aux Editions Gallimard et la parution d'anthologies. Il réapparaît aujourd'hui en notre pays grâce à l'intérêt suscité par les travaux anglo-saxons en matière de Cultural Studies, de Subaltern Studies et même d'International Relations Studies. Les études italiennes qui avaient déserté cette oeuvre dans les années 1980 renaissent autour du projet d'une édition nationale complète et se signalent par une vitalité renouvelée. La même observation vaut pour des spécialistes anglais et américains de grande compétence. En France Gramsci n'est même plus un célèbre méconnu ; il est encore largement inconnu. Il est temps de lever cette méconnaissance.
    Gramcsiens et non gramsciens, faites enfin un fort de connaissance avec un penseur majeur du monde moderne dont il reste encore à mesurer l'inactuelle actualité.
    Cette étude entend exposer la pensée de cet intellectuel et politique exceptionnel en réfléchissant sans réfraction adjacentes une oeuvre multiforme, quasi encyclopédique, mais critico-systématique en ses intentions. Les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ni même une suite d'essais thématiques. Leur fil conducteur de cette étude est l'équation énigmatique que Gramsci établit entre philosophie, histoire et politique.
    Voici quelques questions qui seront abordées. Comment une pensée ni économiciste ni déterministe s'ouvre une histoire internationaliste des nations de l'Europe et de l'Occident qui reçoit une nécessité conditionnelle sans jamais perdre sa contingence ? Comment une théorie du bloc historique congédie la dualité vulgaire entre structures et superstructures au profit d'une articulation des rapports de forces et de sens inscrits dans des conjonctures où peut se former et peser une volonté collective elle-même divisée ?
    Comment l'idéologie du sens commun peut-elle se faire objet d'une critique qui culmine avec une philosophie intérieurement politique, la philosophie de la praxis, sans que jamais le cercle du sens commun et la philosophie ne se brise ? Comment le langage et la langue jouent-ils un rôle essentiel dans la formation des pensées des collectifs ? Enfin comment les masses subalternes vouées à l'instrumentalisation et écrasées par un sens commun passivisant peuventelles conquérir une puissance de pensée et d'action et envisager de devenir protagonistes de leur histoire ?
    Comment comprendre les transformations simultanées des formes de l'Etat et de la société civile dans une problématique de l'hégémonie et de la contre hégémonie, issue autant de Machiavel que de Marx et de Lénine? Comment penser la possibilité d'une nouvelle Réforme et d'une Renaissance entreprise par des institutions politiques à la fois expressives des masses et capables d'hériter de la civilisation, et cela à une époque tragique dominée par les fascismes et la stagnation de la révolution soviétique ? Comment composer cet historicisme avec une alliance transitoire avec le meilleur du libéralisme politique et moral ?

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